Premier. Techniques Psychothérapiques


Mais la psychothérapie n’est pas la simple sympathie ou le soutien humanitaire à l’égard de l’être faible ou souffrant. Il s’agit d’attitudes et d’interventions calculées, pour lesquelles une formation particulière est indispensable.

L’intervention de l’homme sur l’homme, même bien intentionnée, est susceptible d’effets que l’intention et les justifications rationnelles ne suffisent pas à expliquer ni à légitimer. On peut dire qu’une telle intervention a des chances imprévisibles de produire des effets anti-psychothérapiques autant que psychothérapiques ou nuls. Nous savons depuis Freud que les motivations et le sens de nos moyens de communications contiennent une part inconsciente souvent considérable. Or, tous ces moyens (actes, gestes, paroles, communications infraverbales) rencontrent chez l’interlocuteur, au-delà de sa conscience qui les enregistre, son propre Inconscient, qui les enregistre aussi, à son insu, mais avec efficacité. C’est pourquoi les psychothérapies rationnelles sont d’un intérêt limité, et peuvent agir à contre-sens — comme on le voit souvent dans les rapports pédagogiques familiaux ou amicaux. Ce qu’elles comportent d’irrationnel, en échappant à leur auteur, peut agir autrement et plus fortement, que ce qu’elles comportent de rationnel. Toutes les méthodes psychothérapiques ont donc à tenir compte de ces faits.

Nous nous limiterons ici à décrire brièvement les principales techniques pour faire comprendre quel « genre d’instrument » thérapeutique chacune de ces méthodes constitue.



Historique



On sait que Freud et ses élèves, orthodoxes ou dissidents (Jung, Adler, Karen Horney, etc.) ont créé ou inspiré la plupart des procédés de psychothérapie. Même celles qui se sont créées en dehors de la méthode psychanalytique, et souvent contre elle, lui doivent quelque chose : rêve éveillé dirigé (Desoille), narco-analyses, thérapies de groupes, thérapies des psychoses, psychothérapies institutionnelles, etc.


I. — LES PSYCHOTHÉRAPIES INDIVIDUELLES


Nous commencerons ce chapitre par la description de la psychanalyse, clé de voûte de toute la psychothérapie moderne. Cette description nous permettra d’être brefs dans celle des autres variétés de psychothérapie car nous pourrons alors montrer surtout en quoi elles diffèrent de la psychanalyse. Nous examinerons ensuite les psychothérapies collectives.



A. — LA PSYCHANALYSE


En tant que thérapeutique, la psychanalyse est douée d’une originalité singulière : elle ne procède d’aucun programme calculé auquel il s’agirait de soumettre le patient. Elle vise à lui permettre d’atteindre, par ses propres moyens, le meilleur développement possible de son économie psychique. C’est une expérience de maturation et non une tentative de restauration puisque son hypothèse de travail admet un arrêt du développement de la personnalité qu’il s’agit de faire progresser. La découverte essentielle de Freud réside dans les moyens de reprendre le développement affectif arrêté. Le sujet est véritablement invité à reprendre sa propre histoire là où elle avait été fixée ou interrompue. C’est pourquoi l’on préfère au terme de thérapeutique, cependant justifié pour qualifier la psychanalyse, des termes qui insistent sur ses vertus formatrices ou, comme on dit, « didactiques ».



Le but : affranchir le patient des exigences inconscientes et lui permettre de reprendre son développement entravé.



I. — INDICATIONS


Cette indication ne peut être appréciée que par un psychanalyste, au besoin après une période d’essai. On ne doit engager une psychanalyse que chez un sujet dont une étude préalable permet d’estimer raisonnablement qu’il est capable d’en tirer parti, ce qui suppose des conditions favorables d’âge, d’intelligence, de « force » et de valeur de la personnalité. Sinon il vaut mieux avoir recours à une psychothérapie plus directe et plus courte qui pourra être ajustée aux conditions actuelles de l’existence du patient.



Le patient doit avoir une personnalité suffisante pour surmonter l’épreuve.

On peut distinguer deux séries de questions à examiner pour l’indication d’une psychanalyse : 1° les unes concernent la personnalité du sujet en tant que « valeur ». Freud y a insisté et ce qu’il écrivait en 1904 sur le « degré suffisant d’éducation » et le « caractère sûr » des candidats demeure capital ; 2° les autres questions concernent les symptômes et traits pathologiques. De ce point de vue, certaines indications sont excellentes, parce qu’elles comportent le maximum de chances de réussite (caractères névrotiques légers ; névroses phobiques). D’autres cas sont envisagés parce que la psychanalyse en constitue le seul traitement de fond : névrose obsessionnelle, hystérie, névroses de caractère. Mais ces indications demandent une étude préalable soigneuse pour éliminer les cas prépsychotiques. L’âge limite pour Freud est la cinquantaine. Certains analystes envisagent des indications plus étendues que d’autres. Mais l’extension des indications en dehors du groupe des névroses entraîne des modifications de techniques qui rangent plutôt ces traitements modifiés dans le cadre des psychothérapies analytiques, dont nous parlerons plus loin.



Indications de la psychanalyse classique : certaines névroses.


II. — TECHNIQUE


1° Les règles fondamentales. — La consigne qui est donnée au sujet au début d’une psychanalyse consiste à lui demander de « s’employer de son mieux à exprimer tout ce qu’il pense et tout ce qu’il éprouve comme il le pense et comme il le ressent ; cela veut dire qu’il doit verbaliser toute image, toute pensée, toute sensation au fur et à mesure de leur apparition dans le champ de la conscience, sans exercer de contrôle en vue d’un choix précédant le discours » (Nacht). Les autres prescriptions du « manuel opératoire » de l’analyse visent à permettre l’application de cette règle fondamentale, qui va se heurter à des résistances conscientes et inconscientes, lesquelles traduiront les modalités individuelles des « défenses du Moi ». Le travail analytique comportera d’un bout à l’autre de l’entreprise la mise à jour des fragments refoulés de la vie psychique et la compréhension par le sujet des résistances typiques à l’aide desquelles il refoulait dans l’inconscient ces segments de conduites ou de perceptions.

C’est pour permettre au sujet les prises de conscience nécessaires à ce travail que les conditions d’une psychanalyse, établies par Freud dès le début, comportent des regles imperatives (comparees par Freud lui-meme aux regles de 1 asepsie pour le chirurgien) et qui visent à obtenir une situation expérimentale strictement réglée. Certaines de ces règles sont bien connues (le divan, la présence du psychanalyste derrière le sujet, l’horaire strict, les séances fréquentes d’une durée d’une heure, les honoraires fixes). Nous nous attacherons seulement avec M. Bouvet à montrer la nécessité d’un protocole rigoureux.



Les régles essentielles du traitement.


1° Placer le sujet dans des conditions opératoires constantes.

2° Favoriser le relâchement des attitudes de contrôle.

3° Assurer le maintien des capacités d’observation du Moi.

4° Éviter que le sujet ne trouve dans le traitement des satisfactions substitutives de celles qu’il trouvait dans l’usage de ses mécanismes de défense.

Telles sont les conditions nécessaires et suffisantes à la remémoration d’expériences très anciennes et à la reviviscence émotionnelle de ces expériences sans laquelle la remémoration ne servirait à rien.

2° Le rôle de Vanalyste. — L’analyste, devant lequel le sujet poursuit pendant longtemps (le plus souvent 2 ou 3 ans) ses expériences de prises de conscience (défoulement), est souvent défini comme un « écran blanc », un « miroir » et ces expressions mettent en évidence le caractère de neutralité de sa présence. Mais elles risquent de voiler un caractère aussi important que la neutralité : l’analyste est un interlocuteur qui dans sa discrétion doit éprouver et comprendre en même temps que le patient ce que celui-ci éprouve, c’est-à-dire plus qu’il n’exprime. Il s’agit pour lui de faire parler l’inconscient et de parier pour ainsi dire avec lui, afin que dans cette verbalisation signifiante (langage) le signifié perde sa force pathogène et se volatilise (Lacan). C’est pourquoi il lui est absolument nécessaire de s’être soumis lui-même à une psychanalyse didactique. Cette expérience lui permet une disponibilité complète à la perception des mouvements de l’analyse qui se déroule, elle garantit la neutralité, c’est-à-dire à la fois la bienveillance et la non-participation, elle permet I attention flottante, véritable contact d’inconscient à inconscient, où l’intuition de l’analyste peut se déployer sans danger d’interférence entre les expériences du sujet et les réactions propres de l’observateur. — Miroir et interlocuteur, l’analyste est aussi celui qui se représente à tout instant Yensemble de la situation non pas pour construire, en l’interprétant, une schématisation immuable ou rigide (tel ou tel « complexe », telle ou telle position infantile) qui serait pernicieuse, mais pour suivre à travers les péripéties de l’analyse le sens général et virtuel qui s’en dégage à chaque détour.



La neutralité bienveillante de Vanalyste et sa disponibilité affective.



L’un des mécanismes sur lequel on a le plus insisté à l’intérieur du transfert est celui de l’identification à l’analyste, qui joue en effet un rôle dominant jusqu’à la fin de lanalyse. Si l’analyste ne conservait pas une position constante, grâce à sa propre expérience, il ne pourrait permettre au sujet la prise de conscience de ses mouvements, car le jeu deviendrait inextricable. Le phénomène de l’identification à l’analyste qui représente un mode essentiel de progression de l’analyse ne peut être un modelage du sujet sur l’analyste, mais seulement une succession de rapprochements avec une image de l’analyste dont le terme ultime est l’abandon de ce support pour la découverte par le patient de sa propre « forme ». Tel est le sens des remarques de Lacan sur le transfert (1955) comme de celles de Bouvet, de Grunberger (1956). Il est important de souligner à quels pièges « narcissiques » pourrait succomber l’analyste, ce qui montre encore la nécessité de l’analyse didactique (la question sera reprise à propos du « contretransfert »). La « liquidation du transfert » est obtenue lorsque l’image de l’analyste est « dépouillée » (Bouvet) de toutes les identifications inconscientes par lesquelles le sujet s’est assimilé à lui, c’est-à-dire à la fin de l’analyse.



Les modalités et les péripéties du transfert négatif et positif.


Le phénomène de transfert est un phénomène de la vie psychique de valeur absolument générale : l’amour et la haine en sont les manifestations les plus typiques. L’analyse permet de les comprendre, mais seul le transfert à l’intérieur de la relation analyste-analysé est susceptible d’une utilisation technique. Lorsque, au cours d’une psychanalyse, se produisent des phénomènes « dé-réels » semblables mais prenant appui dans la vie concrète (dits « transferts latéraux » ou « divisions du transfert »), il n’y a généralement pas de bénéfice à les analyser. Les conditions opératoires de l’analyse et par conséquence la sécurité de sa méthode se limitent en effet au champ défini par la relation fondamentale qui est et doit rester le centre de la cure. Ce point est très important à considérer si l’on songe aux psychothérapies diverses qui seront examinées tout à l’heure. En effet, toutes les psychothérapies utilisent le transfert, en le sachant ou non (et même si elles le nient). Mais leurs conditions techniques ne permettent pas une véritable étude de la situation transférentielle tandis que l’analyse pour ainsi dire radicalement séparée par un artifice calculé de tout contexte réel actuel axe son efficacité sur cette relation transférentielle.

Le transfert est évidemment une expérience qui ne se déroule pas seulement chez le patient car un phénomène symétrique se produit chez l’analyste. On appelle contre-transfert, l’ensemble des réactions de l’analyste à la situation analytique, c’est-à-dire le transfert en sens inverse, entraînant de la part du thérapeute des identifications analogues. L’analyste doit contrôler constamment ce phénomène pour éviter de compromettre son travail par ses propres réactions. Il est essentiel que les modifications ou répétitions de situations se déroulent toutes du même côté et qu’elles proviennent à sens unique du patient.



Le « contre- transfert » de la part du psychanalyste doit être toujours contrôlé par lui.


4° Les interprétations. — Le transfert, en mobilisant la résistance et en faisant d’une conduite névrotique un fragment de situation concrète et vivante entre l’analyse et l’analysé, permet l’interprétation, c’est-à-dire la prise de conscience du sens et la réduction de l’attitude névrotiques. On ne peut analyser ni le transfert seul, ni le matériel inconscient hors du transfert, mais Les interpré– on analyse seulement ce matériel (idées, images, rêves, phantasmes, souvenirs) tations du lorsqu’il devient vivant dans le transfert. L’interprétation tire son importance de son caractère exceptionnel : elle est « une parole reconnue comme vraie », c’est-à-dire non seulement vraie, mais venant en son temps (la parole « constituante » de Lacan). Elle est exceptionnelle comme la seule démarche permise à l’analyste (en dehors de quelques réponses à des demandes de précisions). Pour posséder les qualités de vérité acceptable par le Moi, il faut que l’interprétation soit faite « au plus près du Moi » (Bouvet), c’est-à-dire en procédant toujours du plus superficiel au plus profond, de la défense vers le contenu. Le sujet ne peut en effet saisir que l’aspect de l’expérience le plus proche de la prise de conscience. Dans une situation vécue ou un rêve qu’il rapporte, plusieurs significations peuvent apparaître au regard de l’analyste, en une véritable stratification des-contenus. Par exemple au début d’une analyse d’obsédé, devant une situation qui montre à la fois la défense du sujet contre le transfert et du matériel anal typique, il convient d’interpréter seulement la résistance contre le transfert et de ne pas aborder une couche inconsciente encore très éloignée des possibilités d’intégration du sujet. Procéder autrement retarderait la marche de l’analyse et risquerait même de la compromettre. Cette tactique s’est imposée par l’expérience, alors qu’aux débuts de la psychanalyse, il a pu sembler que l’interprétation de données inconscientes devait être beaucoup plus abondante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Lorsque l’interprétation est juste, la preuve en est le plus souvent immédiate, fournie par le sentiment de l’analysé, bien souvent comparé à un « déclic », celui de la vérité reconnue. Les effets d’une interprétation juste se font sentir sur le matériel et sur le transfert. « Des faits en apparence indépendants les uns des autres prennent une signification analogue… Le malade, se sentant compris, éprouve plus vivement le sentiment d’une identité entre l’analyste et lui » (Bouvet). Mais il est rare qu’une interprétation épuise les effets d’un conflit. L’interprétation doit être alors prudemment réitérée.



Les interprétations du symbolisme des situations, des actes et du «matériel analysé» (associations libresrêves).


Pour faire mieux comprendre la technique analytique à l’égard des interprétations, il est utile de considérer la question des rêves, cette « voie royale » vers l’inconscient, comme l’a dit Freud. Chacun sait que la psychanalyse est en mesure de fournir sur les rêves des interprétations très riches. Tout un livre a été consacré par Freud à ce sujet. Mais il a bien vite découvert qu’interpréter un rêve en tant que fait isolé, en dehors d’une psychanalyse, et se servir d’un rêve dans le cours d’une psychanalyse constituent deux attitudes bien différentes. Dans une psychanalyse un rêve doit être traité en fonction de la marche générale du traitement et les interprétations qu’il comporte ne doivent être données qu’avec les mêmes règles de prudence que toutes les autres interprétations. Il n’y a pas d’inconvénient à laisser de côté un rêve dont l’interprétation n’est pas possible, car « nous pouvons être certains que tout émoi de désir qui crée aujourd’hui un rêve, tant qu’il n’aura pas été compris et qu’il n’aura pas échappé à l’emprise de l’inconscient, va se manifester dans d’autres rêves ». Dans la même page Freud indique que certains grands rêves (« rêves-programmes, rêves biographiques ») équivalent à une « traduction en langage onirique de tout le contenu de la névrose. En tentant de les interpréter on met en branle toutes les résistances latentes et l’on n’y voit bientôt plus rien. L’interprétation totale d’un pareil rêve coïncide avec le parachèvement de l’analyse ».

Le lecteur est en droit de se demander quelle utilisation fait le psychanalyste des interprétations si nombreuses qui ont, dans le grand public, assuré la diffusion de certains thèmes psychanalytiques, et qui, souvent, c’est le cas de le dire, « symbolisent » la méthode de Freud. La symbolique sexuelle, les images ou les mythes représentatifs de complexes, le langage onirique conservent leur grande valeur : celle de communications dont le sens manifeste recouvre le sens caché (ou latent). Ces communications symboliques rejoignent les communications verbales et non verbales que l’analysé adresse à l’analyste et qui instruisent ce dernier, comme autant de messages, sur la signification des mouvements qui se déroulent dans sa sphère inconsciente. Grâce à eux, l’analyste déchiffre le sens des expériences vécues par le patient en rapportant leur contenu manifeste (objets, situation, images, paroles, etc.) aux contenus latents qu’ils « symbolisent ». Cette symbolique s’applique aux symptômes (le cheval, objet de la phobie du petit Hans, représente son père; le fétiche représente l’organe sexuel); elle s’applique aux phantasmes et aux rêves (la castration est représentée par des opérations ou des blessures; l’acte sexuel par un repas ou un duel; l’amour par le feu; l’image du père par le soleil; celle de la mère par la terre, etc.) ; elle s’applique aussi aux retards, aux actes manqués, aux lapsus et aux faits concrets qui se déroulent pendant la séance (la poignée de main, le versement de l’argent, etc.). C’est grâce à ses interprétations que l’analyste rétablit l’unité de l’expérience vécue par l’analysé, mais répétons qu’il ne doit livrer son interprétation que selon les règles indiquées plus haut, lorsque la signification d’un fait devient, dans le transfert, vivante et actuelle.



L’interprétation relie prudemment les contenus manifestes aux contenus latents des symptômes.


Divers auteurs ont essayé de déterminer les critères de fin d’analyse (critères de guérison) : on trouvera le résumé des opinions sur ce point dans un Le critère de colloque de la Société psychanalytique de Paris (1954). Bouvet les rassemble sous trois chefs : 1° la liquidation de toute résistance, 2° la disparition des symptômes et 1 amélioration de 1 adaptabilite sociale, 3° la normalisation complète de la vie psychosexuelle. Il montre comment ces divers « critères » se complètent les uns les autres. — Pour Lagache (1955), les critères principaux de fin d’analyse se réfèrent aux « modifications normatives du fonctionnement de la personnalité » : 1° augmentation de la tolérance aux tensions, 2° diminution des inhibitions et augmentation de la réalisation des possibilités, 3° dégagement par rapport à la compulsion de répétition, permettant une organisation plus efficace de la vie et une prévision des effets éloignés de la conduite, 4° réduction des aspirations dé-réelles, reconnaissance des limites mais aussi des aptitudes positives, 5° amélioration des relations interpersonnelles, 6° abandon des conduites antisociales ou exagérément conformistes. « En bref, écrit Nacht, il faut que le sujet soit devenu apte à tenir compte d’une part de ses besoins instinctuels et d’autre part de la réalité objective dans son ensemble, ce qui se traduit principalement par la capacité d’établir et de maintenir des relations objectales stables. Nous devons avoir constaté encore chez lui la capacité de supporter les insatisfactions, les frustrations inhérentes à la vie, et cela sans réactions régressives ni autopunitives. » Quand ce résultat est vraiment obtenu, le sujet quitte de lui-même la psychanalyse, qui ne lui apporte plus rien. « Il se sèvre lui-même » (Bouvet). Il arrive que des difficultés surviennent à ce moment, souvent en raison de fautes techniques qui gênent la résolution de la « névrose de transfert ».



Le critère de la fin satisfaisante d’une analyse.


III. — RÉSULTATS DE LA PSYCHANALYSE


Ils sont difficiles à apprécier, au point que la discussion se poursuit pour ou contre l’établissement de résultats statistiques. Beaucoup de psychanalystes estiment que les résultats de leur travail en matière thérapeutique ne sont Résultats susceptibles que d’un jugement relatif à chaque sujet, tenant compte de tous les éléments de sa position de départ et de sa position d’arrivée après la psychanalyse. L amélioration sur le plan symptomatique n est pas seule en cause. On peut estimer qu’une amélioration a été obtenue si le Moi s’est renforcé, si la prise de conscience des difficultés objectives de l’existence s’est élargie, si les mécanismes de défense du Moi contre l’angoisse sont devenus moins nécessaires, si le Sur-Moi s’est assoupli… Dans les meilleurs cas, les mécanismes de défense sont devenus inutiles et l’inconscient peut être mis « à la disposition du Moi ». La peur de l’inconscient a disparu au profit d’une connaissance réelle des instances imaginaires. « La psychanalyse, dit Nacht, fournit au sujet des possibilités nouvelles et plus fortes de protection et d’action dans la vie. Il faut se garder pourtant de trop lui demander… c’est-à-dire une immunisation absolue contre des accidents névrotiques ou une cuirasse sans défaut contre les blessures de la vie. L’homme doué d’un naturel parfaitement sain n’en possède pas tant lui-même ! »



Résultats et valeur de la psychanalyse.


Cette statistique montre qu’à cette époque où les applications de la psychanalyse étaient très étendues aux U. S. A., sur un total de 952 cas entrepris, 534 concernaient des névroses, dont 216 hystéries d’angoisse (phobies), avec un pourcentage d’ « apparentes guérisons » ou de « grande amélioration », de 63,2 % pour tout le groupe des névroses; 47 concernaient des troubles sexuels (48,5 % de cas très favorables); 56 cas relevaient de la psychosomatique (78,1 % de cas très favorables); 34 cas étaient classés « troubles du caractère » avec 56,6 % d’évolution très favorable ; 151 cas rassemblaient des psychoses, dont 31 « personnalités psychopa- thiques ». L’ensemble de ces 151 cas fournit 25% d’évolution favorable. Les autres cas étaient 10 épileptiques, 15 bègues et 28 alcooliques chroniques avec 20 % de cas favorables.

Mais, plus que par les statistiques, la valeur de la psychanalyse comme apport théorique à la thérapeutique psychiatrique est attestée par la richesse des informations qu’elle a données sur la structure de la psyché, sur la psychopathologie, et, plus généralement, sur les rapports de l’homme avec les symptômes et les maladies, sur les relations entre son corps et sa vie psychique, sur la dialectique du développement humain et des influences du milieu. La découverte de l’Inconscient est au centre de l’anthropologie moderne. La méthode psychanalytique enfin a permis l’élaboration de nombreuses recherches psychologiques (citons seulement les tests projectifs) et le développement des études sur les groupes. Pour la réflexion théorique comme pour la pratique du psychiatre, appelé par elle à se mettre en question personnellement dans toute son activité, elle a constitué une révolution intellectuelle et affective d’une prodigieuse fécondité.


NOTES DE LECTURE


Amado-Levy-Valensi, E., In: Le dialogue psychanalytique, 1 vol (1972) Presses Universitaires de France, édit, Paris, p. 228.

Bouvet, M., La cure-type, Encycl. méd.-chir 37 (1955) 812; A-10, A-20, A-30.

Freud, S., In: 4eédit Abrégé de psychanalyse, 1 vol (1938) Presses Universitaires de France, édit, Paris, p. 86; révisée 1964.

Glover, E., In: Technique de la psychanalyse, 1 vol (1955) Presses Universitaires de France, Paris, p. 484; trad, franç, Baillère-Tindall, et co., édit., London,.

Jones, E., In: œuvre de S. Freud (trad. fr.) (1961) Presses Universitaires de France, Paris; I et II, III, 1969.

Lagache, D., In: (Editor: Michaux, L.) La méthode psychanalytique in : Psychiatrie (1965) Flammarion, édit., Paris, pp. 10361066.

Nacht, S., La thérapeutique psychanalytique, In: La psychanalyse d’aujourd’hui (1956) Presses Universitaires de France, édit., Paris, pp. 123175.

Nunberg, H., In: Principes de psychanalyse. Leur application aux névroses, 1 vol (1955) Intern. Univers. Press, New York; trad, franç., Presses Universitaires de France, Paris, 1957, 1 vol., 410 p.


B Les Psychothérapies D’inspiration psychanalytique



« Vous savez que les actions thérapeutiques que nous pouvons accomplir atteignent un nombre insignifiant… l’application de notre thérapie à de nombreux malades nous obligera à largement allier l’or pur de l’analyse au cuivre de la suggestion directe et l’influence hypnotique même pourrait y retrouver une place… mais quelle que soit la forme que cette psychothérapie à une plus grande échelle prendra, quels que soient les éléments desquels elle se composera, ses plus efficaces et ses plus importantes constituantes demeureront certainement celles qu’on aura empruntées à la psychanalyse proprement dite qui ne sert pas de buts secrets. » S. Freud, Turnings in the Ways of Psychoanalytic Therapy. Coll. papers II, 400-401-402, passim. Ces propos datent de 1918.

Il est impossible de décrire tous ces procédés car ils résultent de multiples facteurs individuels ou circonstanciels. Ils ont en commun l’utilisation de la relation thérapeute-patient (transfert) dans l’esprit de la psychanalyse.

Il est d’usage, lorsqu’on parle des psychothérapies d’inspiration analytique, d’opposer les psychothérapies brèves dans lesquelles on se propose un but limité (franchir un cap dangereux, supprimer un symptôme alarmant) aux psychothérapies de long cours, qui peuvent durer des mois ou des années, être aussi longues et même plus longues qu’une psychanalyse, mais avec des séances de périodicité variable. On pourrait encore signaler les psychothérapies complexes dans lesquelles l’approche individuelle est complétée par une utilisation des groupes naturels (famille, métier), ou encore dans lesquelles le travail psychologique ne constitue qu’une pièce d’un traitement comportant aussi des médicaments, des interventions d’ordre biologique, etc. Cette simple énumération suffit à montrer la quasi-impossibilité d’établir en un domaine aussi peu « fixé » que possible une description systématique et ordonnée. Le caractère d’ajustement étroit aux données de cas individuels rend compte de cette difficulté. Aussi, bien que ce soit très imparfait, nous contenterons-nous de décrire quelques aspects typiques des psychothérapies analytiques, c’est-à- dire les applications de la technique freudienne modifiée : 1° aux psychoses, 2° aux maladies psychosomatiques, 3° aux états névrotiques graves : tous cas généralement non susceptibles d’un traitement psychanalytique classique.



Grande variété de ces psychothérapies.





I. — PSYCHOTHÉRAPIE ANALYTIQUE DES PSYCHOSES



On se reportera au chapitre de la schizophrénie (cf. p. 544 et sq., 551 et sq.) pour trouver les références aux travaux essentiels. Dans le monde entier maintenant sont pratiquées des psychothérapies de psychotiques chroniques, généralement combinées avec les traitements médicamenteux qui les facilitent notablement. L’ajustement des deux faces de ces traitements doit être soigneusement calculé. Voici quelques notions que la pratique des meilleurs psychanalystes intéressés à ces difficiles entreprises a permis de dégager :

Prudence dans l’engagement. — La thérapie du psychotique demande des conditions favorables chez le thérapeute et autour de lui (équipe soignante bien préparée, possibilité de s’occuper de la famille). Le thérapeute doit être capable de souplesse, de sérénité, de décision, de capacité de collaboration avec une équipe. Toute réaction de peur, d’hostilité ou de désintérêt est aussitôt ressentie par le malade et se répercutera en angoisse ou en surcroît de symptômes. Le contrôle du contre-transfert est spécialement important. Pour l’équipe, comme pour le thérapeute, la notion de la continuité des soins est fondamentale. Si l’ensemble de ces conditions n’est pas réuni, mieux vaut ne pas entreprendre une psychothérapie de psychotique.

Le transfert psychotique est une relation massive et fragile, qu’il s’agira d’aménager tout au long d’un parcours plein de vicissitudes. Les modifications de l’attitude du thérapeute par rapport à celles qui conviennent à la cure des névroses sont maintenant bien connues : présence active, en face à face, établissement d’un accord avec le malade pour le besoin du traitement, ses modalités (horaires, rôle de chacun des soignants) et ses buts; honnêteté et respect complets à l’égard du mode de pensée psychotique, ce que Fromm-Reichmann a appelé la compréhension du petit enfant et de l’adulte qui sont en lui, idée reprise de Federn.


Le contenu de la psychose, pour la plupart des analystes spécialisés, ne sera pas interprété. C’est inutile dit F. Fromm-Reichmann, car le schizophrène « connaît la signification de ses productions psychotiques, du moins en ce qui concerne leur contenu ». C’est plutôt sur la genèse et la dynamique des productions délirantes qu’il est intéressant de travailler, par un examen minutieux et répété de tout ce qui accompagne les symptômes (Sullivan). Beaucoup de contenus, parlés ou agis, demeureront incompréhensibles, et seront simplement enregistrés, au besoin avec demande d’explications que le sujet peut parvenir à fournir. C’est par cette méthode patiente et lente que la marche du traitement se trouve assurée dans une « élaboration interprétative » (Diatkine) qui fournit au malade un nouveau plaisir, celui du fonctionnement de son Moi.

Le but thérapeutique ne consiste pas dans une normalisation du comportement selon un idéal thérapeutique qui serait celui du thérapeute ou de tout autre. Il est atteint lorsque le patient est capable de trouver par lui-même, « sans dommage pour les autres, ses propres sources de satisfaction et de sécurité, sans se soucier de l’approbation d’autrui, de sa famille et de l’opinion publique. »

Même si de telles cures demeurent encore relativement rares, elles nous ont beaucoup appris sur la psychose chronique, comme en ont témoigné les colloques sur la psychose de Montréal (1970) et de Paris (1972).



II. — PSYCHOTHÉRAPIES ANALYTIQUES DES MALADES PSYCHOSOMATIQUES


Les modifications de la technique portent ici aussi sur l’établissement et le maintien de la relation. Il s’agit de malades chez lesquels la relation trans- férantielle sera, comme chez le psychotique, à la fois très intense et très fragile, avec le danger non plus du délire, mais des complications somatiques. Chez ces malades presque dépourvus de défenses intra-psychiques, il faut les respecter et même les aider à se constituer. La tactique sera de respecter et de soutenir les éléments de style névrotique au lieu de les analyser.Corrélativement, il convient de fournir des interprétations seulement sur le matériel actuel, au moins au début. Le travail psychothérapique sera donc ici encore entrepris face à face, avec une grande prudence et des apports gratifiants de la part du psychanalyste. On voit que cette technique mérite vraiment le nom de psychothérapie de soutien. Il s’agit souvent aussi de psychothérapies brèves, dont Alexander a tenté une codification. Parfois, ainsi que nous l’avons dit, un développement de la situation psychothérapique pourra être envisagé, après guérison de l’épisode somatique. Une difficulté naît, dans ces psychothérapies, de la dépendance créée chez le malade par rapport à son thérapeute. Cette dépendance est nécessaire à la cure, mais elle demande à être aménagée et c’est cet aménagement de la relation qui demande au psychothérapeute une expérience approfondie. La psychothérapie sera souvent ici une part de la thérapeutique à multiples approches nécessaire chez des malades exposés à créer des lésions chroniques (cf. p. 959).



Thérapeutique analytique plus brève et plus directe.



III. — PSYCHOTHÉRAPIES ANALYTIQUES DES NÉVROSES GRAVES (OU « ÉTATS-LIMITES » DES PSYCHOSES)


Il s’agit de psychothérapies d’un caractère évolutif, capables de suivre pas à pas des sujets très divers rassemblés par la gravité de leurs positions : névroses graves, états pré-schizophréniques, schizophrénies « pseudo-névroti- ques », « caractériels », pervers, impulsifs, délinquants. Ces sujets fournissent à la psychanalyse classique une bonne part de ses mauvais cas, car ils ne peuvent le plus souvent assumer un transfert de bonne qualité, c’est-à-dire liquidable. Les modifications de technique consistent donc encore ici à aménager la relation de manière à la faire évoluer par plans successifs. Des études ont été consacrées à ces « border-line cases » par Stern (1945), Federn (1947) et en France par Mâle (1955-1957). Insistons sur la grande quantité de ces malades qui constituent, pour Eisenstein, 30 % des consultants « tout venants », tels qu’ils se présentent à une consultation psychiatrique d’hôpital ou de dispensaire. Cf. aussi P. C. Racamier et coll., 1970, J. Bergeret, 1970.

Le premier stade du traitement est une psychothérapie de soutien, dans laquelle le thérapeute doit nouer avec le patient un contact amical, destiné à supprimer les attitudes de méfiance ou d’oppositionisme. Cette phase est très « active » et le thérapeute « donne » beaucoup de paroles sur la situation actuelle et réelle du sujet.

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May 31, 2017 | Posted by in MÉDECINE INTERNE | Comments Off on Premier. Techniques Psychothérapiques

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