46: Brûlure et humanitaire: exemples d’un bénévolat sans limites

Chapitre 46 Brûlure et humanitaire


exemples d’un bénévolat sans limites




Le contexte mondial


Le tiers monde, ou ce qu’il est convenu d’appeler plutôt désormais les pays en développement, ou pays du « Sud » par opposition à ceux du « Nord » plus riches, souffre, assurément beaucoup plus que nous, d’une injustice caractérisée face au droit à la santé.


L’aide internationale, qui se manifeste et augmente régulièrement depuis quelques années, ne suffit pas à régler des situations extrêmement douloureuses, devant lesquelles les gouvernements locaux n’ont, hélas, pas les moyens économiques, scientifiques, médicaux, voire politiques nécessaires…


Sur notre planète, la « fracture sanitaire », qui s’aggrave de jour en jour, nous renvoie des données chiffrées absolument terrifiantes… : la moitié de l’humanité vit avec moins de deux dollars par jour ; un quart des habitants n’a pas accès à l’eau potable ; dans les pays pauvres, un tiers de la population meurt avant 40 ans ; dans les pays du Sud les gens consomment moins de 2 000 calories par jour en moyenne contre plus de 4 000 dans les pays dits occidentaux ; l’eau (non potable ou contaminée) est le premier facteur de mortalité dans le monde…


Paludisme, malnutrition, mortalité infantile, sida, catastrophes naturelles… sont autant de préoccupations majeures qui, associées au faible niveau économique, à l’inculture médicale, au manqué de structures hospitalières, à l’absence complète de couverture sociale, à la corruption, aux conflits armés… font malheureusement passer au dernier plan la prise en charge médicale de certaines pathologies… Le traitement des grands brûlés en fait partie.


Et pourtant… dans ces pays, les brûlures domestiques chez l’enfant sont dix fois plus fréquentes qu’en Occident. Les suicides par le feu, en particulier chez les très jeunes femmes mariées, représentent parfois entre 15 et 45 % des brûlés hospitalisés. Les agressions par acide, entraînant des séquelles de brûlures caustiques extrêmement invalidantes, sont légions en Asie du Sud-Est, au point qu’il existe des « acid burn foundations »… Les nombreux incendies de maison, dus à la vétusté des bâtiments et aux conditions de chauffage terriblement précaires, engendrent des brûlures sévères qui déciment toute une cellule familiale. Dans ces pays sous-équipés ou en voie d’industrialisation, les explosions par négligence ou ignorance entraînent des dégâts thermiques considérables… L’absence de campagne de prévention, la faible éducation à la sécurité, l’immaturité sont responsables de lésions irréversibles…


Et, dans ces parties du monde, aucune éventuelle « sécurité sociale » ne prend en charge les médicaments, les soins, les interventions, les arrêts de travail ou l’invalidité secondaire… C’est dire l’impérative nécessité d’une aide des Occidentaux, qui savent soigner cela, qui peuvent donner du temps, de la technicité, de l’expertise, du matériel, enfin, qui doivent transmettre leur savoir…



Aide humanitaire chirurgicale


Depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, l’approche philosophique et matérielle de l’action humanitaire internationale est passée par différentes étapes, politiques et publiques, comme la création de l’ONU et de ses agences spécifiques, mais aussi étapes humanistes et privées comme le développement d’ONG, généralistes au début, puis plus spécialisées, voire hyperspécialisées, permettant un haut niveau d’expertise. Ces organisations non gouvernementales, souvent issues en France des mouvements « sans-frontiéristes », se sont structurées, développées et adaptées au monde économique moderne et à ses exigences. Elles ont cependant en commun un credo universel constitué par cinq principes humanitaires : humanité, indépendance, impartialité, neutralité et responsabilité. Elles sont aussi soumises aux grandes règles du droit humanitaire international qui, de la devise de Jean-Jacques Rousseau (« Fait à autrui comme tu veux qu’on te fasse »), a évolué vers un engagement encore plus humaniste : « Ne laisse pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse… » En cela, elles s’appuient, entre autres, sur le fameux « droit d’initiative humanitaire » qui, sans aller jusqu’au « droit d’ingérence », leur donne une certaine latitude… que parfois elles doivent savoir contrôler…


Les ONG de chirurgie doivent en outre, en raison de leur spécificité et de leur nature, répondre à sept autres principes que nous ne développerons pas ici mais qui sont liés au caractère de grande expertise des membres qui les composent : bénévolat, expertise, conscience professionnelle, esprit d’équipe, don de soi, humilité, pérennisation des actions. Ils sont les garants d’une réussite des missions effectuées et des projets à venir.


L’équipe de base est le plus souvent constituée de quatre ou cinq personnes, un chirurgien, un anesthésiste, un ou deux infirmier(e)s, éventuellement un logisticien. Ce sont toujours des gens solides et expérimentés. Mais cette équipe ne suffit souvent pas, car opérer et soigner n’est pas tout. Une ONG responsable et dynamique doit envisager différents programmes complémentaires de soins, de formation médicale et paramédicale, de prévention, de rééducation fonctionnelle, de développement et de construction, de formation administrative et, enfin, des programmes économiques de pérennisation.


Cela impose un certain nombre de contraintes et soulève de nombreux problèmes liés aux diffi cultés actuelles rencontrés par les ONG : ressources humaines (recruter une équipe pluridisciplinaire compétente), ressources financières (trouver les crédits pour financer les missions et les constructions), ressources matérielles (acheter, récolter, contrôler, stocker, envoyer le matériel nécessaire aux opérations), ressources administratives (s’appuyer sur une équipe administrative efficace, souvent salariée)… La chirurgie humanitaire devient presque un second métier…


En Europe, la « brûlologie humanitaire » bénévole se nourrit du travail d’experts brûlologues qui partent en mission soit en « free-lance », soit au travers d’ONG organisées ou d’associations spécifiques.


Ainsi, on peut citer en France les « Opérations sourire » de Médecins du Monde, HumaniTerra, Interplast France, Handicap International (pour la partie rééducation fonctionnelle)…


Il faut aussi rappeler le rôle important, au-delà de nos frontières, d’ONG comme Interplast Holland, Interplast Germany, Interethnos Italy, Women for Women…


Toutes ces organismes travaillent en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Asie centrale, en Amérique latine… soit dans des structures qu’elles ont créées, soit, la plupart du temps, en collaboration étroite avec les services hospitaliers locaux, soit encore en liaison directe avec des ONG locales qui les accueillent sur place.


Le traitement global de la brûlure est un tout indissociable qui, dans les pays du tiers monde comme en Occident, nécessite un suivi à moyen et long terme extrêmement rigoureux. Celui-ci doit être fait soit par des équipes locales bien formées, soit par les ONG occidentales permanentes ou avec un turnover constant. Cela est plus compliqué parce que les patients, pour des raisons économiques ou géographiques, se déplacent difficilement et se rendent rarement aux consultations de contrôle. D’où l’importance d’une « éducation » des patients lors des interventions… sinon gare aux récidives de séquelles…


Et pourtant, réanimation, lutte contre l’infection, chirurgie précoce, chirurgie des séquelles, rééducation fonctionnelle, appareillage, psychothérapie éventuelle, prévention… doivent être entrepris, làbas comme ici, sous peine pour les équipes, d’avoir été complètement inefficaces, voire inutiles !


Trois exemples, trois causes fréquentes de brûlures dans le tiers monde, dans trois pays différents, vont nous permettre de montrer un type de réponse adaptée, ou les solutions éventuelles, d’une ONG française, HumaniTerra, et jusqu’où peut aller un engagement de brûlologie dans une action humanitaire internationale bénévole.



Brûlures domestiques de l’enfant au Bangladesh : un bateau-hôpital sur le Brahmapoutre


Coincé entre l’Inde et la Birmanie, le Bangladesh compte une population de 145 millions d’habitants, en majorité musulmans, qui vivent sur un territoire grand comme le quart de la France. À la saison des pluies, ce territoire fluvial, fait d’un immense delta de 250 km de large, prend une taille habitable équivalente à deux départements français… c’est l’un des pays les plus pauvres du monde.


Dans les zones rurales, les gens vivent dans de petites maisons faites de matériaux éphémères, chaque année détruites par les eaux, une seule pièce pour toute la famille et les animaux… Les accidents domestiques par brûlures sont extrêmement fréquents en particulier, chez l’enfant, et conduisent à des séquelles fonctionnelles hors du commun.


Les brûlures surviennent le plus souvent au moment de la préparation du repas, sur l’unique brasier familial, creusé dans la terre ou posé à même le sol. Chez ces petits enfants, les brûlures sont graves et profondes, ne sont pas soignées ou cicatrisent spontanément en position vicieuse, entraînant des rétractions monstrueuses. Les zones les plus touchées sont essentiellement les mains et les pieds (fig. 46-1 et 46-2), mais aussi, lorsqu’il y a embrasement des vêtements, le tronc et le cou, créant des placards cicatriciels qui retentissent sur la croissance. Bien souvent, ces enfants brûlés sont vus en consultation très tard, parfois de nombreuses années après l’accident, voire à l’âge adulte.




HumaniTerra intervient au Bangladesh depuis 2003, et travaille sur place en collaboration avec une ONG locale, Friendship, à bord d’un bateauhôpital – une ancienne péniche fluviale française. Ce bateau se déplace le long des bras principaux du delta de la Megna et du Brahmapoutre, établissant plusieurs « camps » successifs différents au fil du temps en raison des déplacements permanents des bancs de sable auxquels il est amarré (fig. 46-3). Sur la rive sont construites des installations temporaires pour le postopératoire et les préconsultations. Ce bateau-hôpital est accompagné d’un bateau d’hébergement pour les médecins et les infirmières d’HumaniTerra, d’une barge pour la rééducation fonctionnelle et d’une flottille de barques satellites servant au recrutement des patients, aux soins de santé primaires et à l’éducation sanitaire et diététique des familles autochtones.


Sep 21, 2017 | Posted by in GÉNÉRAL | Comments Off on 46: Brûlure et humanitaire: exemples d’un bénévolat sans limites
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