12. Formation des soignants



Introduction255


Besoins et objectifs255


Techniques258


Programmes de formation263


Formation des formateurs271


Formation adaptée aux caractéristiques psychologiques des participants272


Évaluation de la formation273


Conclusion274



INTRODUCTION



Si la priorité reste la dimension technique des soins, ces dernières années ont vu se développer, dans le domaine de la psycho-oncologie notamment, des programmes de formation continue sur la communication soignant-soigné. La communication reste en effet problématique lorsque les soignants doivent annoncer un diagnostic, expliquer un traitement, introduire une nécessité de soins palliatifs, etc. Par ailleurs, la nécessité d’une formation spécifique en soins supportifs et palliatifs est aujourd’hui reconnue (Belani et coll., 1994, Dimaggio, 1993, Doyle, 1982, Jellinek et coll., 1992, Sainsbury et Milton, 1975, Vachon et coll., 1978 and Webber, 1994). Ainsi des initiatives de formation ont été menées afin d’améliorer les stratégies de communication des soignants, dont les enjeux concernent tant l’amélioration de la qualité de vie des patients que du personnel soignant. Ces programmes de formation en psychooncologie servent un double objectif : ils visent l’amélioration de la relation et de la qualité des soins par l’apprentissage de stratégies de communication et la gestion du stress des soignants.


BESOINS ET OBJECTIFS


La formation des adultes s’est fortement développée dans de nombreux domaines et notamment dans celui de l’andragogie (Martin et Savary, 1996). Cette approche relative à la façon d’apprendre des adultes se fonde sur les principes selon lesquels le besoin de se former est déterminé par la nécessité d’agir; le rôle de l’expérience y est décisif et oriente la formation vers le développement de compétences; les adultes sont acteurs et responsables de leur formation; leurs motivations à se former sont constituées de pressions internes (estime de soi, désir d’accroître la satisfaction personnelle, qualité de vie, etc.). La formation en psycho-oncologie des soignants obéit à ces principes.

D’abord empreints de paternalisme, les modèles de relation soignant-soigné ont progressivement donné de plus en plus d’importance à l’autonomie du patient (Emanuel et Emanuel, 1992) au risque toutefois pour le soignant de se cantonner à un rôle technique. L’approche interactive, quant à elle, recherche l’équilibre entre ces deux extrémités : l’autonomie du patient est désirée, mais les soignants ne sauraient se limiter à la seule information. L’interaction et la communication en sont les réels objectifs (Smith, Botha et coll., 1991; Stewart et Roter, 1990). Cette approche permet d’obtenir des informations plus complètes sur le patient et facilite donc une prise en charge globale. Elle nécessite donc de la part des soignants une réelle sensibilité à la dimension psychologique des affections cancéreuses ainsi qu’à la communication. On peut observer d’ailleurs que de leur côté les patients réclament eux aussi une meilleure communication de la part des soignants. Mieux informés et mieux entendus, leur pouvoir de prise de décision en serait favorisé (Richards, 1990).


L’objectif final des formations en psycho-oncologie est, nous l’avons vu, la compréhension des aspects psychologiques associés aux affections cancéreuses afin d’améliorer la relation soignant/soigné. Mais pour être efficace, un objectif doit être précis. Ainsi, des objectifs intermédiaires sont souvent proposés.

Les objectifs impliquent des résultats et des effets. Ceux-ci doivent être évaluables, mesurables et spécifiques. Ils doivent inclure des précisions relatives à la quantité et à la qualité, ainsi que le délai nécessaire à leur réalisation. Les objectifs spécifient le «quoi» et le «quand». Ainsi, un objectif est défini par un énoncé du type «au terme du processus de formation (précisant l’échéance), le participant sera capable de… (préciser les connaissances, attitudes, comportements qui seront acquis dans telle ou telle situation).»

Avant toute chose, dans la pratique, un objectif majeur de la formation reste de sensibiliser les soignants à l’utilité, voire à la nécessité de communiquer avec les patients. Beaucoup d’hésitations, de réticences même, surgissent lors des groupes de formation concernant la communication avec les patients à propos de situations pénibles. Se lit ici la peur des soignants de devoir faire face à ces situations, fortement chargées en émotions : peur de mal faire, peur de réactiver des sentiments pénibles, peur de se trouver face à l’inconnu, peur de ne pas savoir répondre aux questions du patient. Ces différentes peurs peuvent conduire les soignants à remettre en question l’utilité de leurs efforts en matière de communication. Toutefois, certains problèmes cliniques confrontent les soignants à l’incontournable nécessité d’une communication minimale pour assurer le bon déroulement des soins et des traitements : douleurs rebelles comprenant notamment l’administration de morphiniques, sorties exigées ou abandons de traitements curatifs, recours au consentement éclairé du patient pour l’adhésion à des traitements invalidants ou à risques, demandes d’euthanasie, etc. Autant de situations où l’absence de communication handicape dangereusement la relation soignant-soigné. Aborder ces problématiques, dans le cadre de la formation en psychooncologie, devrait permettre de sensibiliser les participants à la possibilité de mieux évaluer les besoins des patients, et d’utiliser cette évaluation pour mieux répondre à leurs besoins. Mais certaines de ces situations peuvent s’avérer parfois tellement complexes que malgré toute l’expertise du soignant, aucune réponse satisfaisante ne peut y être apportée. Reste alors, lorsque la communication est préservée dans ces états de détresse souvent rencontrés en oncologie, la possibilité offerte au patient de se sentir compris. Une fois l’objectif de sensibiliser à l’utilité de la communication avec les patients et les proches atteint, la formation en psycho-oncologie doit permettre d’améliorer ses compétences relationnelles. La figure 12-1. détaille les effets potentiels de ces compétences améliorées d’une part au niveau des soignants et d’autre part au niveau des patients et des proches.








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Fig. 12-1
Formation psychologique : les objectifs.


Au niveau individuel, les objectifs à retenir sont d’ordres cognitif, émotionnel et comportemental (tableau 12-1). Les objectifs de la formation en psychooncologie sont typiquement intégratifs, c’est-à-dire qu’ils nécessitent l’intégration et non la seule juxtaposition des savoirs, savoir-faire et savoir-être. Les objectifs cognitifs visent à systématiser ou re-systématiser les connaissances des soignants concernant les aspects psychologiques associés aux affections cancéreuses. Les objectifs émotionnels s’attachent à diminuer le stress et à favoriser des attitudes positives par rapport aux différentes dimensions de l’oncologie. Enfin, les objectifs comportementaux visent, par exemple, à améliorer les stratégies évaluatives, informatives et supportives de la communication. Le formateur est confronté au défi d’atteindre ces trois types d’objectifs.






Tableau 12-1 Formation en psycho-oncologie : les objectifs individuels.



– Cognitif : synthétiser les connaissances


– Émotionnel : améliorer les attitudes


– Comportemental : améliorer les stratégies de communication

Au niveau cognitif et émotionnel, la formation doit avoir ainsi pour objectif de proposer aux participants de nouvelles attitudes par rapport à la relation avec les patients et les proches. Ces apprentissages viennent enrichir les attitudes communément utilisées par les soignants. En effet, les stratégies nouvellement apprises et celles plus anciennes sont souvent complémentaires. Cette complémentarité peut encourager les participants à tester dans leur pratique clinique des propositions faites lors des séances de formation. Leur utilisation conjointe permet aux soignants de se sentir moins démunis dans les changements à effectuer pour améliorer la qualité de leurs relations avec les patients et les proches. Comme on le sait, le processus de changement d’attitudes se construit par étapes successives. Il comprend attention, compréhension, intégration, rétention, action. La situation de formation rentre naturellement dans ce schéma. On peut également supposer que les processus de formation sont influencés par les caractéristiques de la source (par exemple, la crédibilité du formateur), du message (par exemple, la validité du contenu) et du récepteur (par exemple, la motivation du participant). Le changement d’attitudes des formés est influencé non seulement par le formateur et sa façon de communiquer mais aussi par les techniques utilisées. Ainsi, dans la technique du jeu de rôle par exemple, c’est par le comportement adapté et acquis lors de mises en situations, que se transforment les attitudes. La psychologie sociale expérimentale a traité ce déterminisme du comportement sur les attitudes par des modèles théoriques divers : théorie de l’engagement, théorie de la dissonance cognitive, théorie des représentations sociales, etc. (Chalvin, 1996a). Toutefois, il reste à conceptualiser de façon plus spécifique ce qui se passe lors de la formation par jeux de rôle où sont impliqués des comportements, des attitudes, des représentations sociales et leurs composantes affectives.

En parallèle, la formation a comme objectif d’apprendre aux soignants à mieux communiquer dans certaines situations difficiles, c’est-à-dire à apporter par étapes des informations à contenu négatif et à détecter les patients qui risquent de développer des difficultés d’adaptation réactionnelles soit au cancer, soit à ses traitements, soit à d’autres événements de vie. Aider les oncologues à communiquer de manière efficace peut augmenter chez leurs patients les capacités d’adaptation à la maladie et à ses conséquences, réduisant l’importance des troubles émotionnels et affectifs et leurs implications pour eux-mêmes comme pour leur entourage. Elles offriraient également aux médecins la possibilité de retirer de leur métier davantage de satisfactions et de croissance professionnelle et personnelle pour eux-mêmes, comme pour l’ensemble de l’équipe soignante, diminuant ainsi les risques d’épuisement professionnel (Ramirez et coll., 1996 and Ramirez et coll., 1995). Un fonctionnement de l’équipe soignante rendu plus serein, par la présence de patients moins anxieux et moins dépressifs, à l’abri de pressions excessives serait également un bénéfice potentiel de ce type de formation. Ainsi, les enjeux de ces formations concernent l’amélioration de la qualité de vie des patients, de leurs proches et de l’équipe soignante. Face à cet intérêt, un certain nombre de formations ont été menées, quelques fois couplées à un programme de recherche visant à en évaluer l’efficacité en regard de leurs objectifs. Ceux-ci recouvrent l’acquisition d’une série de stratégies de communication efficaces, une sensibilisation à l’approche psychosociale en oncologie, une attention à ses propres réactions face au patient et aux techniques de communication fondamentales (savoir entamer ou terminer un entretien, se présenter, etc.) (Razavi et Delvaux, 1997). Dans la communication avec les patients et les proches, les soignants disposent de trois outils : l’évaluation clinique, l’information et le soutien. En toute logique, l’évaluation clinique doit être réalisée préalablement aux deux autres. Or, l’expérience des groupes de formation montre que les soignants ont naturellement tendance à utiliser l’information et le soutien sans véritable évaluation des problèmes rencontrés. Un des objectifs de la formation en psycho-oncologie est donc de développer chez les participants une compétence pour évaluer les problèmes psychologiques de leurs patients. Par une démarche d’évaluation, le soignant peut mieux comprendre et donc mieux gérer les situations à forte charge émotionnelle. En effet, l’écoute active et la démarche d’évaluation permettent d’identifier les préoccupations de l’interlocuteur, sa représentation de la situation, son niveau d’adaptation ainsi que ses attentes. Cette clarification rétablit dans la relation la distance utile à la relation d’aide. Sans évaluation préalable, ces situations génèrent un risque pour le soignant de perdre toute objectivité et de projeter ses peurs dans la relation. Souvent, il se laisse alors surprendre dans la communication, et si le patient exprime un vécu discordant par rapport à celui qu’il anticipe, il se trouve surpris et submergé par les émotions de son interlocuteur. Dès lors, ceci rend inopérant l’objectif de soutien et hasardeux l’apport d’informations. Dès lors, ces formations doivent impliquer l’acquisition d’un certain nombre de connaissances, de stratégies ou d’aptitudes et d’une motivation réelle à les appliquer dans la pratique clinique (Parle, Maguire et coll., 1997). Cette motivation étant grandement influencée par les attitudes du soignant quant à la maladie cancéreuse et à la mort, il est nécessaire que toute formation tente de les optimiser (Maguire, 1985). Leur acquisition doit se retrouver dans des mesures directes (telle l’observation de comportements de communication) et indirectes (telles les évaluations menées auprès des différents intervenants de la consultation).

En conclusion, en considérant que la prise en charge des besoins psychologiques des patients cancéreux par les équipes soignantes constitue une contribution significative à l’amélioration des soins, la formation en psycho-oncologie des soignants gagnerait tout d’abord à s’attacher plus spécifiquement aux techniques de communication et de relation (Delvaux et Razavi, 1997; Razavi et Delvaux, 1997). Les résultats attendus de la formation comprennent des effets potentiels sur la qualité des soins en termes de créativité dans les stratégies de communication et de relation, sur l’amélioration des attitudes des soignants par rapport à la maladie cancéreuse et à la mort, sur la compréhension améliorée des besoins psychologiques et sur la détection de l’anxiété et de la dépression en discriminant les réactions normales des réactions pathologiques ainsi que sur leur prise en charge. Ces résultats amèneraient une augmentation de la satisfaction des soignants et une meilleure gestion du stress professionnel (tableau 12-2).






Tableau 12-2 Formation : les résultats attendus sur la qualité des soins.



– Favoriser une meilleure perception et reconnaissance des besoins des patients


– Permettre une détection précoce des réactions psychopathologiques


– Enseigner des stratégies d’interventions pour répondre aux besoins des patients


– Développer la créativité dans les stratégies de communication


– Transformer le stress de soigner en un plaisir et une satisfaction


TECHNIQUES


Au service des objectifs cités ci-dessus, les formations à la communication doivent idéalement impliquer des composantes cognitives, émotionnelles et comportementales, centrées sur le vécu des participants (Bird et Lindley, 1979; Engler, Saltzman et coll., 1981; Evans et coll., 1987, Razavi et Delvaux, 1997 and Razavi et Delvaux, 1997). En effet, la situation d’intégration doit être la plus proche possible des situations naturelles auxquelles sont confrontés les participants et ce, afin de favoriser l’apprentissage des soignants en formation en leur enseignant des stratégies immédiatement applicables dans le milieu du travail. De plus, la participation à la formation en psychooncologie doit être encouragée par des méthodes actives (Chalvin, 1996b). Les formations actuelles utilisent l’apport d’informations théoriques, les discussions de cas, les exercices pratiques avec jeux de rôle, l’apport de soutien et la gestion du stress. Une des conditions favorables à ces techniques est leur utilisation au sein de petits groupes, où les temps de parole peuvent être plus naturellement équilibrés entre participants, et où un climat de sécurité peut faciliter l’expression des stratégies personnelles d’intervention et d’adaptation à la situation.


Groupe de formation


Une gamme variée de méthodes de formation en groupe pour adultes propose aujourd’hui d’entraîner ceux-ci aux rôles requis par l’évolution des sociétés industrialisées, tout en accroissant les capacités intellectuelles, les techniques et la valeur humaine et sociale des individus (Anzieu, 1997). La dynamique des groupes restreints a eu un succès rapide : ses méthodes se sont vite imposées pour la formation aux relations humaines. La formule du T-group (basic skills traininggroup) mis au point après la mort de Levin et animé en 1947 par Bradford, a suscité énormément de variantes. Une des plus fécondes s’est avérée celle de l’approche psychanalytique, avec les groupes Balint qui ont été introduits en France par Sapir. Ils ont connu à leur tour un grand essor, avec une diversification des techniques et des secteurs d’application.

La formation en psycho-oncologie bénéficie de ces développements dans l’approche du groupe en formation. L’expérience montre que l’efficacité des exposés théoriques, des présentations de cas et des jeux de rôle est potentialisée par la création d’un climat de confiance et de respect mutuel dans le groupe. Une condition essentielle est la création de petits groupes de six à douze personnes. La constitution du groupe peut également avoir une influence. Mener des entretiens préalables avec les candidats à la formation peut par exemple permettre de composer des groupes avec des participants ayant des motivations compatibles avec le projet de formation, et d’instaurer ainsi d’emblée une cohésion de groupe. Pour les formations en institution, des conditions supplémentaires semblent nécessaires à leur bon fonctionnement : la régularité des séances et des lieux de réunion, une participation pluridisciplinaire stable, la reconnaissance par les autorités de l’institution, un équilibre entre des techniques d’animation directives et ouvertes (Lederberg, 1989). Notons que la participation des responsables hiérarchiques doit être soigneusement étudiée en termes de motivations et d’attentes.

Le formateur a dans l’animation d’un groupe un rôle capital. Dans une séance de formation, les fonctions du formateur se répartissent selon trois axes : par rapport au contenu de la réunion, par rapport aux participants considérés individuellement et par rapport au groupe envisagé comme une entité particulière (Anzieu, 1997). Les deux derniers axes sont particulièrement utiles pour opérer une fonction de facilitation. Quelques interventions permettent au formateur de favoriser entre les participants un climat de confiance propice à la stimulation et à l’apprentissage (Burnard, 1991, Sampson et Marthas, 1977 and Slaninka, 1992). Elles comprennent la présentation des participants et de l’animateur en début de formation, l’encouragement à une régularité de présence et à une participation active de tous les membres, les règles de confidentialité et de respect mutuel, la reconnaissance des particularités et des ressources de chacun. Par rapport au groupe en tant que tel, le formateur peut non seulement faciliter le travail par la formulation de conclusions et de mises au point, mais aussi avoir une fonction de régulation et de maintien du groupe dans des conditions psychologiques optimales. Il tente ainsi d’enrichir les oppositions de sous-groupes par des tours de table, des pauses, des appels à la réflexion. À l’opposé, les interventions du formateur qui peuvent entraver la dynamique du groupe sont l’utilisation, au cours des séances, d’informations transmises par les participants de façon confidentielle en dehors des séances, l’utilisation explicite du transfert et du contre-transfert accompagnant tout processus de groupe et l’apport de jugements de valeur sur les attitudes des participants.

Les attitudes adoptées par certains participants peuvent constituer des difficultés pour l’animateur. Elles peuvent en effet entraver la bonne marche du groupe et freiner la réalisation des objectifs de formation. Parmi celles-ci, les attitudes positives ou négatives extrêmes se manifestent par une absence de remise en question des attitudes ou à l’opposé une mise en doute des capacités personnelles. Elles peuvent être efficacement gérées par l’animateur au moyen de réponses paradoxales. Ainsi, l’animateur renforcera positivement le participant qui exprime un manque de confiance en soi. À l’opposé, la confiance excessive exprimée par un participant fera l’objet d’un questionnement par l’animateur. Une des attitudes les plus difficiles à gérer pour l’animation d’un groupe est sans doute celle de l’indifférence passive. Elle semble caractéristique des participants soignants qui présentent des symptômes d’usure définis dans la littérature en terme de syndrome de burnout. Les participants souffrant de burnout acceptent en général passivement les propositions d’attitudes et d’interventions relationnelles faites par l’animateur, et expriment souvent en retour que ces propositions font l’objet de leurs habitudes régulières de communication avec les patients. Lorsque ces soignants sont mis dans les situations de jeux de rôle, ils sont souvent extrêmement défensifs et vont même jusqu’à remettre en question le bien-fondé d’une formation. L’animateur peut avoir tendance à éviter les interactions avec ces participants, ce qui peut avoir comme conséquence la non-reconnaissance de la signification de ces attitudes. Si l’animateur éprouve beaucoup de difficultés à faire évoluer ces participants vers une remise en question de leurs attitudes, il peut être utile d’adopter une attitude de compréhension et d’écoute en leur donnant par exemple systématiquement la parole lors des discussions. C’est une position intermédiaire d’empathie qui devrait être en priorité préconisée avec ce type de participants. Parmi d’autres attitudes inhibant le processus formateur, l’apport par les participants d’éléments émotionnels peut être parfois difficile à gérer pour le groupe et pour l’animateur. Ils sont le plus souvent le fait de la détresse des soignants face à la confrontation avec la souffrance du patient. Ces éléments peuvent faire échouer l’animateur dans la réalisation des objectifs d’une séance. Il peut être extrêmement difficile en raison de la souffrance du soignant de le sensibiliser à son impact sur la relation avec le patient. C’est toutefois probablement cette option qui permettra de faire évoluer les attitudes du participant.



Information théorique


L’apport d’informations théoriques permet de présenter un état de la question sur un thème donné. D’une façon générale, les thèmes de la formation en psychooncologie sont relatifs aux trois catégories de partenaires impliqués par l’événement «cancer» : les patients, les proches et les soignants. La formation théorique est habituellement organisée sous forme de cours, séminaires, exposés, conférences ou colloques. L’exposé est une technique que les formateurs tendent à utiliser très souvent durant les sessions. Bien que facile d’apparence, elle peut présenter le risque de diminuer la participation active des membres du groupe. La lecture et les travaux personnels sont certainement à encourager davantage. Toutes ces stratégies visent à donner aux soignants en formation un cadre de référence à leur expérience et des points de repère dans la compréhension des aspects psychologiques associés au cancer. L’intégration des connaissances théoriques peut potentialiser l’élaboration des attitudes et des interventions facilitant la prise en charge psychologique du patient et de ses proches. L’association en session de formation des techniques théoriques et expérientielles de type discussion de cas et jeu de rôle est une approche fort utile.


Discussion de cas
























Tableau 12-3 Présentation de cas : les recommandations.
PRÉCISER LES CIRCONSTANCES DE LA RENCONTRE AVEC LE PATIENT ET/OU LE PROCHE (OÙ, QUAND, COMMENT ET POURQUOI?)
PRÉSENTER UNE BRÈVE ANAMNÈSE DU SUJET, EN S’ARRÊTANT SUR LES POINTS SUIVANTS : LES VARIABLES SOCIODÉMOGRAPHIQUES (ÂGE, SITUATION FAMILIALE ET SOCIOPROFESSIONNELLE)



– l’histoire de l’affection cancéreuse


– les facteurs de stress


– les antécédents médicaux et psychiatriques (personnels, familiaux)
DÉCRIRE L’ÉTAT CLINIQUE, PHYSIQUE ET PSYCHOLOGIQUE, INCLUANT NOTAMMENT LES POINTS SUIVANTS :



– le niveau de contrôle des symptômes physiques


– les symptômes de l’humeur et leur étiologie


– les mécanismes d’adaptation


– les besoins du patient
DÉCRIRE L’ATTITUDE DU PATIENT FACE À SA MALADIE CANCÉREUSE ET AUX TRAITEMENTS
ÉVALUER LA NATURE ET LA QUALITÉ DU SOUTIEN FAMILIAL ET SOCIAL
ÉTABLIR UNE CONCLUSION EN METTANT EN RAPPORT LES FACTEURS BIOLOGIQUES, PSYCHOLOGIQUES ET SOCIAUX
FORMULER UNE QUESTION QUI POSE LE PROBLÈME RENCONTRÉ ET INDUIRA LA DISCUSSION


Jeux de rôle


Le jeu de rôle est une technique par laquelle plusieurs participants d’un même groupe sont invités à s’impliquer dans l’interprétation de différents rôles de personnages (patient, proche, soignant). Ces personnages se trouvant dans une situation précise, la technique induit l’expression et l’analyse de leurs réactions en terme de représentations, sentiments et attitudes liés à cette situation (Schneider, 1971; Schutzemberger, 1990). Les participants, deux au minimum, sont invités à s’identifier au personnage et à se mettre «en situation». La réalité ainsi dramatisée est d’abord subjective. À différencier du psychodrame qui évolue dans le champ psychothérapeutique, il permet dans un projet pédagogique un effet de spectacle et induit des attitudes très typées. L’effet tiers du groupe permet, avec l’aide du formateur, un effet de régulation de la relation qui se joue, et opère comme une «oreille démultipliée» (Giust-Desprairies et Zylbersztein-Gaisman, 1995).

Cette technique est vivement conseillée dans la formation des futurs cliniciens (Barton et Crowder, 1975;McManus, Vincent et coll., 1993). L’utilisation du jeu de rôle pour la formation des soignants en psychooncologie semble particulièrement indiquée vu le caractère d’emblée dynamique suscité par ces mises en situation et l’attention qui peut être accordée aux mécanismes d’adaptation et aux besoins des soignants face aux problèmes abordés. Le jeu de rôle permet de prendre conscience des réactions émotionnelles et des représentations associées aux différentes situations de stress pour les soignants en oncologie. D’une manière spécifique, cette technique apprend aux soignants à identifier et à éviter des attitudes d’activité/passivité extrêmes, de proximité/distanciation excessives dans la relation.

Les scénarii peuvent être apportés soit par le formateur, soit par les participants. Ensuite, ils sont choisis en fonction de leur complexité. Celle-ci est croissante, car proposer en début de session des scénarii trop difficiles risque d’éveiller des sentiments d’impuissance et de colère. Afin de minimiser ce risque, le formateur invite les participants à rester dans les limites de leur expérience. La mise en situation doit être une expérience constructive d’apprentissage. La personne jouant le rôle d’intervenant peut demander l’arrêt du jeu de rôle quand il le souhaite (dès qu’il se sent bloqué par exemple). Lors de l’analyse, le formateur invite alors les autres participants à rapporter d’abord les aspects positifs et ensuite à proposer des stratégies permettant la poursuite de l’entretien. La stratégie qui parait la plus adéquate peut alors être testée par le participant qui la propose. Le formateur évite de proposer une solution n’émanant pas du groupe.

Habituellement critiqué pour son manque de réalisme, le jeu de rôle gagne à tenir compte de la spécificité professionnelle et des connaissances des participants. Cette technique semble d’autant plus efficace qu’elle rejoint leur expérience. Lorsque la situation stimulus est artificielle ou trop éloignée de leurs préoccupations, par exemple si les acteurs se voient attribuer le rôle d’un patient ou d’un soignant dans une situation qui leur est étrangère ou qui leur semble irréaliste, les résistances au jeu de rôle seront augmentées et le contenu du jeu risque d’être peu réaliste. En revanche, proposer des rôles rencontrant les principales problématiques de la pratique en oncologie place le soignant devant une situation semblable à celle de la réalité. Remarquons cependant que le fait de faire jouer un rôle contre-attitudinal (par exemple, faire jouer à un tabacologue un patient fumeur) peut sensibiliser l’acteur à d’autres arguments et même créer une certaine empathie pour le patient. Le tableau 12-4 propose quelques thèmes pouvant servir à l’élaboration de scénarii programmés. S’identifier à un patient ou à un proche permet ainsi de mieux percevoir et donc de mieux comprendre les réactions des patients et de leur entourage (Maguire et Faulkner, 1988). Notons que les résistances peuvent se travailler par rapport aux difficultés que les participants associent à la situation proposée. Le formateur amène alors le groupe à réfléchir aux difficultés du jeu de rôle comme un révélateur des problèmes cliniques. Dans ce cadre, l’utilisation des jeux de rôle dans la formation permet d’observer très précisément les projets que se donnent les soignants dans la communication avec les patients et le handicap que représente dans les séquences de communication la priorité donnée à l’information et au soutien avant toute évaluation des attitudes et besoins des patients. Le jeu de rôle peut même permettre la mise en pratique de nouvelles stratégies de communication proposées durant les séances de formation ou imaginées par le participant en processus de formation.
















Tableau 12-4 Jeux de rôle : exemples de thèmes.
Acteurs Thèmes
Médecin Informer un patient d’un diagnostic de cancer
Informer un patient d’une évolution fatale suite à une rechute
Annoncer à un patient un transfert en unité de soins palliatifs ou dans une autre unité
Annoncer un décès aux proches
Répondre à la demande d’euthanasie active d’un patient
Infirmier(ère) Gérer l’inquiétude des proches face aux effets secondaires du cancer
Répondre aux préoccupations d’un patient concernant une prescription de morphine pour combattre la douleur
Communiquer avec un patient malgré une restriction d’informations décidée par le médecin et les proches
Aide familiale Soutenir un patient face au deuil inattendu de son conjoint
Soutenir un patient, non informé du diagnostic et vivant seul, face à la nécessité d’une hospitalisation

Pour permettre un déroulement optimal du jeu de rôle, il est important de mettre à l’aise les participants par rapport aux défis qu’ils vont devoir relever : défi de prendre la parole devant le groupe, défi de s’identifier à un personnage, défi de révéler des attitudes personnelles, etc… Divers éléments peuvent être utilement réunis pour contribuer à ce climat de sécurité : une présentation claire des objectifs et des règles de fonctionnement du jeu de rôle, l’élaboration d’une progression dans les difficultés, une reconnaissance des exigences de la technique, une souplesse dans le choix des protagonistes et le respect de la discrétion assurant les participants de la confidentialité des échanges.

L’utilisation des techniques audiovisuelles est à encourager pour les jeux de rôle ou mieux encore pour l’enregistrement d’entretiens avec des patients. Ces enregistrements permettent une analyse fouillée des stratégies de communication et constituent par euxmêmes une technique de formation (Janetakos, 1983). Toutefois, leur application et leur exploitation méritent un approfondissement. Plus que toute autre technique, l’audiovisuel implique la règle de confidentialité, une déontologie stricte préservant les personnes impliquées, la création d’un climat d’intimité pour l’entretien et donc la mise en œuvre de moyens en personnel techniquement qualifié et de matériel performant. L’exploitation des enregistrements lors de sessions de formation implique aussi une compétence de la part du formateur.


Soutien et gestion du stress


Les programmes de gestion du stress comportent différentes techniques. Une variété de méthodes peut être utilisée sur un plan individuel et institutionnel. Parmi celles-ci, une des plus utiles semble sans doute l’identification des différents symptômes de stress physiques et psychologiques (Breitbart et Holland, 1993). En effet, leurs conséquences peuvent être somatiques, cognitives et comportementales. Pour y faire face, différentes techniques ont été développées, à savoir la relaxation (niveau somatique), la restructuration cognitive (niveau cognitif) et la gestion du temps (niveau comportemental) (Bragard, Razavi et coll., 2006). Reconnaître le besoin de se distancier des situations difficiles (par l’humour, par exemple), et d’être soutenu pour y faire face est, de plus, nécessaire. Le tableau 12-5 reprend les stratégies de gestion du stress qui peuvent être développées au niveau des institutions et des soignants.













Tableau 12-5 Stress : les stratégies de gestion.
Stratégies
Institutionnelles Sélection du personnel
Promotion de la formation
Promotion de la communication interne
Valorisation financière
Reconnaissance des projets personnels
Organisation du travail
Individuelles Hygiène de vie
Définition des limites individuelles
Clarification des objectifs personnels et professionnels
Identification des facteurs de stress
Reconnaissance des symptômes d’épuisement
Amélioration des compétences en communication
Utilisation des ressources personnelles
Accès à un réseau de soutien (collègues, autres institutions)
Développement de la créativité

Le soutien des équipes soignantes constitue également une excellente stratégie. Il peut prévenir le syndrome de burnout (Glaus et Senn, 1996; Lederberg, 1998). Il peut prendre un aspect formel par l’organisation de formations et de procédures de supervision ou informel par l’apport mutuel des différentes personnalités composant une équipe et la cohésion du groupe face au stress. Ces stratégies peuvent être initiées non seulement par l’institution soignante mais aussi par l’individu qui y travaille. Un agent de liaison, spécialisé en psycho-oncologie, participant aux différentes réunions d’équipe et à l’organisation plus formelle de conférences, de séminaires ou de groupes de soutien, peut favoriser le développement de ce contexte.

En conclusion, la réussite de ces programmes dépend des facteurs suivants : l’adéquation des lieux et des horaires de réunions, la motivation des participants, l’attitude positive des responsables hiérarchiques et la compétence du formateur (Lederberg, 1989). La gestion, dans ces groupes, de situations reflétant les multiples difficultés associées à la fonction soignante en oncologie, implique une nécessité de former les formateurs.


PROGRAMMES DE FORMATION


Grâce à l’intérêt croissant pour les aspects psychologiques associés aux affections cancéreuses et à la tendance actuelle visant à intégrer dans le traitement des patients cancéreux une aide psychologique et sociale, quelques programmes ont été mis en place pour préparer les soignants à ces tâches. Toutefois, le nombre de médecins et d’infirmiers en oncologie ayant reçu une réelle formation aux techniques d’entretien et de soutien psychologique reste faible. Même parmi les soignants exerçant des fonctions spécialisées (oncologie pédiatrique, stomathérapie ou chimiothérapie), rares sont ceux qui ont bénéficié d’une formation adéquate aux aspects psychologiques. Par ailleurs, la plupart des formations offertes auparavant se limitent à l’apprentissage de méthodes non directives comme l’écoute et l’empathie. Ces techniques sont des outils de grande valeur dans la plupart des situations d’aide mais peuvent se révéler inefficaces ou insuffisantes en oncologie (Maguire, Goldberg et coll., 1984; Maguire, Razavi et coll., 1990).



Formation professionnelle initiale



La situation en Belgique est caractérisée par l’absence de planification de la formation initiale. Quelques initiatives, non standardisées, existent pour intégrer dans le doctorat en médecine un petit nombre d’heures consacrées au contrôle de la douleur, à la psychooncologie et aux soins palliatifs. Les hôpitaux belges disposant d’unités de soins palliatifs commencent à organiser des stages pour des étudiants en nombre restreint. Si l’aide aux mourants est aujourd’hui inscrite au programme des écoles de nursing, les conditions d’enseignement laissent supposer des disparités importantes dans la façon dont cette matière est abordée. Quant aux futurs paramédicaux, l’approche relationnelle des patients cancéreux et des patients en fin de vie est laissée au hasard de l’intérêt du corps professoral. Contrairement à certains pays comme la France qui disposent d’un diplôme d’enseignement universitaire en psycho-oncologie et en soins palliatifs, l’absence de certification officielle en Belgique rend la reconnaissance d’une compétence relationnelle des soignants encore très aléatoire.

La formation initiale des professionnels de la santé reste prioritairement centrée sur les aspects techniques des soins et prend peu en considération les aspects psychologiques associés aux différentes phases d’évolution des affections cancéreuses. En effet, la formation professionnelle initiale, dispensée par les institutions d’enseignement comme les facultés de médecine, les écoles d’infirmières et les écoles sociales, a pour vocation l’acquisition de connaissances et d’aptitudes préparant les futurs soignants à leur intégration dans le milieu professionnel. Formation technique le plus souvent, elle met l’accent sur le «comment» des choses. La formation relationnelle y reste quant à elle essentiellement théorique alors qu’elle devrait poursuivre une série d’objectifs opérationnels définis en termes de compétences à développer, comme la capacité de reconnaître et de décoder les messages verbaux et non verbaux, le contrôle de l’entretien, c’est-à-dire la capacité de se focaliser sur l’objet de l’entretien, d’aider les patients et les proches à ne pas s’en écarter, la précision, c’est-à-dire l’aptitude à obtenir des informations précises sur des événements, la date de leur survenue et leurs implications, l’exploration prudente des aires émotionnellement chargées en se souciant du futur ou de l’impact de la maladie sur les relations personnelles, l’utilisation de questions ouvertes générales («Comment vous sentez-vous?») et plus spécifiques («Comment vivez-vous votre stomie?»). Lorsque ces techniques sont associées à une meilleure reconnaissance des problèmes psychologiques, les soignants sont perçus comme plus empathiques et compréhensifs (Goldberg, Steele et coll., 1980). La formation initiale devrait inclure également un stage dans un service de psychiatrie ou mieux, en psychiatrie de liaison. Cette expérience permet aux futurs soignants d’apprendre à différencier réactions normales et pathologiques, de s’initier aux interventions psychologiques et à leurs indications. Le développement d’une aptitude à mener un entretien d’évaluation et à offrir un soutien psychologique est facilité. Le recours aux comptes-rendus détaillés et aux enregistrements audiovisuels d’entretiens peut améliorer l’emploi de ces techniques (Maguire, Lee et coll., 1978). Ce type de formation permet aux étudiants d’identifier leurs forces et leurs faiblesses et de les sensibiliser à l’intérêt d’une formation continue en psycho-oncologie. Le nombre d’établissements d’enseignement incluant cette formation avec feed back à leurs programmes croît progressivement. Cependant, l’extension de ces apprentissages est actuellement compromise en raison du manque d’enseignants formés à ces techniques.


Toutefois, lorsque ce type de programme existe, la plupart du temps il manque une évaluation de son efficacité. Dans une étude portant sur l’effet de la formation initiale sur le stress et la satisfaction au travail, une minorité (40 %) des soignants interrogés rapportent avoir été influencés dans leur travail par leur formation initiale (Peteet, Murray-Ross et coll., 1989). Ils considèrent y avoir trouvé une préparation aux soins des patients, une confiance dans les possibilités thérapeutiques face au cancer et un encouragement à persévérer dans leur choix de départ pour leur profession. Dans cet échantillon, les médecins rapportent avoir été influencés surtout par des personnes de référence (des médecins généralistes pour 82 % des cas et des seniors pour 45 %) et plus rarement par l’enseignement ex cathedra (6 %). Le personnel infirmier est quant à lui plutôt influencé par l’enseignement formel (23 %), par la formation intégrant la pratique et la théorie (19 %) et très rarement par l’expérience clinique seule (2 %) ou l’exemple d’un senior (1 %).

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Jun 20, 2017 | Posted by in MÉDECINE INTERNE | Comments Off on 12. Formation des soignants

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