6. Psychopathologie des Conduites Centrées sur le Corps
LE PROBLÈME DU CORPS CHEZ L’ADOLESCENT
Brutalement, à l’adolescence, le corps fait du «bruit». Ce sont ces bruits que l’adolescent nous donne à entendre sous forme de plaintes somatiques diverses: mal au ventre, mal au dos, au genou, ou de multiples inquiétudes d’allure hypocondriaque… Bruits de la croissance pour lesquels les médecins somaticiens sont consultés; ils constituent aussi les premiers points possibles de cristallisation d’une angoisse toujours prête à surgir. Il n’est pas étonnant que le corps joue à l’adolescence un rôle central, aussi bien dans le registre des interactions concrètes avec l’entourage que dans le registre de l’activité fantasmatique. Au processus d’adolescence s’associe un besoin d’éprouvé intense, un «suréveil corporel» comme le montre la place prépondérante de la dimension «recherche de sensation» au travers de nombreux comportements propre à cet âge (G. Michel, 2001).
Le corps est au centre de la plupart des conflits de l’adolescent. Rappelons que dans la tranche d’âge 11-20ans scolarisée, l’étude de l’Inserm de 1991 a montré que, d’une manière générale, 12,4% des garçons et 37,3% des filles se disaient excessivement préoccupées par leur poids. Aux États-Unis, 46 à 80% des filles sont insatisfaites de leur poids et 26 à 77% ont déjà commencé un régime (C. Chamay-Weber et coll., 2005). Dans les travaux ou articles portant sur l’adolescence en général ou sur un de ses domaines particuliers, il est rare de n’y trouver aucune référence au corps. La transformation morphologique pubertaire, l’irruption de la maturité sexuelle remettent en cause l’image du corps que l’enfant avait pu constituer progressivement. Ces modifications rendent compte en partie de la fréquence avec laquelle on se réfère au corps lorsqu’on étudie l’adolescence. Rappelons l’importance de l’hypothalamus dans la régulation des hormones sexuelles mais aussi de la prise alimentaire. Mais il s’y ajoute d’autres facteurs; certains sont inhérents aux processus psychiques eux-mêmes tels que le travail de deuil ou la rupture de l’équilibre entre investissement d’objet — investissement narcissique; d’autres font intervenir le cadre familial et social au sein duquel évolue l’adolescent. Parlant du corps nous retrouvons ici trois axes principaux de compréhension toujours étroitement mêlés, mais que, dès 1935, Schilder avait bien distingués.
LE SCHÉMA CORPOREL
Terme à connotation neurophysiologique et neuropsychologique relevant du registre sensori-moteur (sensorialité extéroceptive et proprioceptive). Le schéma corporel correspond aux diverses projections corticales de cette sensorialité. Il est évident que les modifications pubertaires s’accompagnent d’une modification sensible du schéma corporel (cf. chap. 1, L’adolescence en tant que travail de deuil).
L’IMAGE DU CORPS
Elle appartient, quant à elle, au registre symbolique imaginaire. La base de l’«image du corps» est affective. Son organisation dépend de l’ontogenèse des pulsions libidinales et agressives, de l’importance des points de fixation et des possibilités de régression à tel ou tel stade. Schilder précise très bien: «tout ce qu’il peut y avoir de particulier dans les structures libidinales se reflète dans la structure du modèle postural du corps. Les individus chez qui domine telle ou telle pulsion partielle sentiront, comme au centre de leur image du corps, tel point du corps.» Ainsi l’image du corps dépend des investissements dynamiques, libidinaux et agressifs: cette image est en perpétuel remaniement. En outre la constitution de l’image du corps implique la reconnaissance d’une limite. Selon Angelergues (1973, cité par D. Anzieu) l’image du corps est «un processus symbolique de représentation d’une limite qui a fonction d’“image stabilisatrice” et d’enveloppe protectrice. Cette démarche pose le corps comme l’objet d’investissement et son image comme produit de cet investissement, un investissement qui conquiert un objet non interchangeable, sauf dans le délire, un objet qui doit être à tout prix maintenu intact. L’image du corps est située dans l’ordre du fantasme et de l’élaboration secondaire, représentation agissant sur le corps». À l’adolescence le problème des limites est d’une acuité toute particulière d’où les fréquentes incertitudes concernant l’«image du corps» dont témoignent, à des degrés divers, les dysmorphophobies, les bouffées hypocondriaques aiguës ou les fréquents sentiments d’étrangeté. L’image plus spécifique d’un corps sexué est abordée au chapitre suivant.
LE CORPS SOCIAL
Pour toutes les raisons énumérées dans le paragraphe précédent, isoler un chapitre consacré aux conduites à expressions somatiques paraît quelque peu arbitraire. Presque tous les types de conduites étudiés dans cette seconde partie de l’ouvrage font intervenir le corps: le passage à l’acte, la tentative de suicide, la conversion hystérique, la crainte dysmorphophobique… Que dire en outre des conduites liées à la sexualité, car l’essentiel pour l’adolescent n’est-ce pas de se reconnaître non seulement dans un corps, mais surtout dans un corps sexué?
Il est difficile de tracer une frontière bien nette qui définisse l’ensemble des conduites centrées sur le corps. Le passage à l’acte dans son rôle de décharge motrice doit en être exclu, mais il est bien évident que toute conduite centrée sur le corps inclut en elle-même une part d’agir et constitue avec le passage à l’acte une entrave ou une défense relative face à l’élaboration mentale. De même, la conversion hystérique symbolise un conflit déplacé sur un segment du corps de la même manière que peuvent le faire certaines conduites somatiques alimentaires ou d’endormissement. Néanmoins dans ces derniers cas, la symbolisation paraît moins élaborée, plus proche d’un comportement propre à un enfant très jeune.
D’une manière générale, les conduites centrées sur le corps nous semblent avoir pour première particularité de mettre en question la définition d’un corps sexué: l’adolescent utilise son corps physique, ses besoins physiologiques, en particulier alimentaires ou de sommeil, pour maintenir à distance la sexualité et les bouleversements qu’elle induit dans le corps. L’exemple de l’anorexie mentale est évident, mais l’obésité, certaines difficultés de sommeil, peuvent aussi s’accorder à ce type d’explication. Une hypothèse avancée par Canestari pour rendre compte des fréquentes craintes dysmorphophobiques peut être étendue aux diverses conduites centrées sur le corps (cf. chap. 6, L’organisation physiologique). Pour cet auteur, la rupture de l’équilibre entre les investissements objectaux et les investissements narcissiques, l’absence transitoire d’objet aux pulsions libidinales et agressives, conduisent l’adolescent à prendre son propre corps comme objet transitoire, transitionnel ou transactionnel afin d’y diriger ses pulsions. Choisir son propre corps comme objet d’amour, est précisément l’un des paliers du narcissisme secondaire tel que Freud l’a défini. Certes Freud s’est essentiellement intéressé au destin de la pulsion libidinale; il est possible d’avancer les mêmes constatations avec la pulsion agressive. Lorsque cette dernière n’a plus d’objet d’investissement à sa disposition, le corps vient prendre un relais transitoire. Ainsi, de nombreuses conduites observées en clinique telles que les automutilations discrètes ou les ébauches de tentatives de suicide, ou les vagues craintes dysmorphophobiques, paraissent avant tout témoigner de cette relation particulière et privilégiée de l’adolescent avec son corps. L’étude de ces conduites mériterait presque d’être incluse dans ce chapitre plutôt que dans les divers chapitres spécifiques.
Ainsi le corps, à l’adolescence, peut être considéré comme une sorte d’objet relais aux diverses pulsions libidinales et agressives, à mi-chemin entre l’objet externe et les objets fantasmatiques internes: lieu de projection de ces fantasmes, le paradoxe du corps à l’adolescence est d’être considéré encore comme un objet transitionnel, c’est-à-dire faisant à la fois partie du moi et du non-moi. Il est aussi le lieu des craintes d’altérité, d’étrangeté, d’aliénation au sens quasi éthymologique du terme (transfert d’une propriété ou bien d’une personne à une autre). P. Jeammet (1980) résume parfaitement la place du corps dans la problématique de l’adolescence: «le recours au corps est à l’adolescence un moyen privilégié d’expression. Le corps est en effet un repère fixe pour une personnalité qui se cherche et qui n’a qu’une image de soi encore flottante. Il est un point de rencontre entre le dedans et le dehors, en marquant les limites… Le corps est une présence tout à la fois familière et étrangère: il est simultanément quelque chose qui vous appartient et quelque chose qui représente autrui et notamment les parents… Enfin, le corps est un message adressé aux autres. Il signe généralement les rituels d’appartenance, notamment sous la forme de la mode.»
Lorsqu’on aborde le champ plus spécifique de la psychopathologie, dans le cadre des conduites centrées sur le corps, deux types de défenses paraissent prévalents parmi tous les autres modes défensifs: 1) le besoin de maîtrise, défense mise au service de la progression illustrée en clinique par l’ascétisme, mais qui peut prendre une intensité telle que toute émergence pulsionnelle doit être annihilée (comme dans l’anorexie mentale); 2) la capacité de régression dans sa dimension temporelle marquée par le retour à des sources de satisfactions pulsionnelles antérieures partiellement abandonnées.
LE BESOIN DE MAÎTRISE
Il est directement lié au besoin de l’adolescent de garder le contrôle à la fois sur les fantasmes qui peuvent surgir en lui et sur les sources d’excitation pulsionnelle interne. Les changements qui s’opèrent en lui «à son corps défendant» risquent de désigner le corps comme objet à contrôler, passant d’un simple besoin de maîtrise à l’impérieuse nécessité de conserver l’emprise sur le corps. Comme le signale F. Gantheret (1981), «l’emprise est d’abord emprise de corps» et «emprise au corps… c’est la tâche de maîtriser l’objet pour arrêter la source qui est dévolue à la pulsion d’emprise». Cette pulsion d’emprise, on peut selon nous en observer la traduction clinique à travers ce qu’A. Freud a décrit dans le comportement ascétique de l’adolescent (A. Freud, 1949); «l’ascétisme de la puberté» se caractérise par une hostilité innée, indifférenciée, primaire et primitive entre le moi et les pulsions, hostilité qui conduit le moi à haïr les instincts s’éveillant lors de la puberté: «cette crainte de la pulsion ressentie par l’adolescent a un caractère dangereusement progressif et peut, après n’avoir concerné que les véritables désirs pulsionnels, être reportée jusque sur les besoins physiques les plus ordinaires. L’adolescent refuse de se prémunir contre le froid, réduit “par principe” au strict minimum sa nourriture quotidienne, s’oblige à se lever très tôt, évite de rire ou de sourire…» Chacun connaît ces adolescents qui s’imposent des tâches physiques rudes, se créent une «hygiène» de vie spartiate, se refusent toute satisfaction physique. Généralement il est aisé de constater combien ces préceptes ne sont rien d’autre qu’une tentative rigide de contrôler les pulsions sexuelles et/ou agressives, en particulier les désirs masturbatoires. Dans l’anorexie mentale cet ascétisme devient caricatural.
LA PLACE DE LA RÉGRESSION
Le concept de régression doit être articulé étroitement avec le concept de point de fixation (cf. Enfance et psychopathologie, chap. 1). À l’adolescence, tous les types de régression s’observent. Mais en ce qui concerne plus particulièrement le corps, on peut dire que la régression temporelle et, à un moindre degré, la régression topique constituent des moyens de compréhension utiles: il est évident que face à l’émergence de la sexualité, le retour protecteur à des buts pulsionnels témoignant de pulsions partielles est fréquent. Les perturbations des conduites alimentaires occupent dans ce domaine une place privilégiée: la fréquence de ces perturbations à l’adolescence témoigne de l’importance des points de fixation oraux et de leurs réactivations concomitantes à la recrudescence pulsionnelle globale. De même, les plaintes concernant le sommeil apparaissent souvent comme des craintes directes de la régression induite nécessairement par l’endormissement ou à l’opposé comme un besoin défensif d’excessive régression (clinophilie) à un stade développemental primaire (stade symbiotique par exemple).
Dans ce chapitre, nous exclurons divers problèmes particuliers: 1) la pathologie inhérente à une perturbation du schéma corporel (atteinte cérébrale hémisphérique par exemple); 2) les atteintes du schéma corporel secondaires à une pathologie mentale patente telle que les délires centrés sur le corps observés dans les psychoses aiguës ou la schizophrénie (cf. chap. 11, Les différents états psychotiques); 3) les difficultés psychologiques liées à des perturbations objectives du corps: handicap moteur, malformations diverses, maladies somatiques.
Nous limiterons ce chapitre aux conduites à dimension corporelle essentiellement de deux ordres:
– les troubles de la série alimentaire;
– les troubles du sommeil et de l’endormissement.
PERTURBATIONS DES CONDUITES ALIMENTAIRES
À la suite de H. Bruch, nous regrouperons dans ce chapitre les diverses situations où «la corpulence et/ou l’absorption alimentaire servent à résoudre ou à dissimuler des problèmes adaptatifs internes ou externes». En clinique ces perturbations prennent l’aspect soit de modifications pondérales stables (obésité, anorexie mentale) ou fluctuantes, soit de préoccupations diététiques excessives liées en général à l’apparence corporelle et entraînant des habitudes alimentaires particulières (régime diététique).
Désormais, on décrit sous l’appellation «troubles du comportement alimentaire» (TCA) à la fois l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse, mais aussi des conduites alimentaires inhabituelles (restriction alimentaire, crise boulimique isolée, manœuvres de contrôle de poids, souci persistant quant à l’image du corps, etc.) qui, sans répondre à l’ensemble des critères diagnostiques des classifications internationales, apparaissent souvent en lien avec ces pathologies, soit qu’elles en constituent les premiers indices soit qu’elles persistent longtemps après la guérison clinique. La prévalence semble particulièrement élevée, correspondant aux années d’adolescence (et d’adulte jeune): entre 15 et 25ans, dans le sexe féminin, cette prévalence cumulative pour l’ensemble des TCA serait d’environ 8,8% avec un pic de prévalence ponctuel à 2,4% (Victorian Adolescent Health Cohort Study: 853 sujets féminins de 15 à 20ans, G.C. Patton et coll., 2003), l’anorexie mentale ayant une prévalence cumulative de 1,8% (syndrome partiel) et la boulimie nerveuse de 7,3%.
CLINIQUE DES CONDUITES ALIMENTAIRES À L’ADOLESCENCE
Dans certains cas, les perturbations constatées existaient depuis longtemps: le contexte familial y joue un rôle prépondérant comme dans le cas des hyperphagies familiales. Toutefois, il n’est pas rare que ces conduites alimentaires déviantes apparaissent à l’adolescence. Nous distinguerons quatre types de perturbations: 1) comportements alimentaires instables: fringale, crise de boulimie; 2) comportements alimentaires quantitativement inadéquats: hyperphagie, grignotage, restriction globale; 3) comportements alimentaires qualitativement perturbés: exclusion alimentaire, régime particulier; 4) les manœuvres particulières liées à l’alimentation.
Les comportements alimentaires instables.
— Si le comportement alimentaire n’est pas perturbé au cours des repas, certains adolescents connaissent par intermittence des conduites particulières. Il est classique de distinguer la fringale et la crise de boulimie.
La fringale.
— Elle répond à une sensation impérieuse de faim. Elle s’observerait plutôt chez l’adolescente en période prémenstruelle. Le comportement alimentaire reste adapté, l’adolescent absorbant les aliments qu’il aime (sucrerie, gâteau, etc.).
La «crise boulimique».
— Appelée par les auteurs anglo-saxons binge eating (G. Russel, 1979) c’est un épisode brusque au cours duquel une grande quantité de nourriture est ingérée à la hâte, en cachette, sans pouvoir se limiter. Les aliments sont parfois absorbés après une préparation culinaire, mais le plus souvent consommés tels quels, non chauffés, dans la boîte de conserve. Tous les aliments peuvent faire l’objet d’une conduite boulimique, chaque patiente ayant ses «préférences» (pâtes, viande, charcuterie, pâtisserie, chocolat, etc.).
L’absorption est hâtive, sans mâcher ni mastiquer; les quantités ingérées peuvent être énormes. L’accès se termine quand il n’y a plus rien à manger ou lorsque la patiente est dérangée dans sa solitude par un tiers ou enfin quand les sensations de remplissage deviennent douloureuses.
Une phase d’abattement avec malaises physique (douleurs d’estomac, fatigue, céphalées, nausées, etc.) et psychique (remords, honte, culpabilité, dégoût, humiliation, dévalorisation, etc.) succède, durant jusqu’à l’endormissement ou les vomissements provoqués.
Parfois, des accès successifs se produisent après le réveil ou les vomissements, l’ensemble pouvant se prolonger plusieurs jours (les deux ou trois jours d’un week-end). Lorsque l’accès est terminé, l’oubli de l’état affectif et physique pénible qui a succédé à l’absorption est habituel. Néanmoins, la patiente conserve le sentiment d’une conduite pathologique en dissonance à son habituel comportement.
À distance, l’accès se répète sur une fréquence variable: quotidienne, hebdomadaire (le week-end fréquemment), mensuel ou plurimensuel.
Ces crises boulimiques s’observent parfois de façon isolée, mais le plus souvent elles s’inscrivent dans le contexte d’une anorexie mentale (cf. chap. 6, Perturbations des conduites alimentaires) avec laquelle ces crises alternent à certaines phases de la maladie ou dans celui d’une «boulimie nerveuse» (cf. chap. 6, L’anorexie mentale). Au plan psychopathologique, ces crises de boulimie représentent la traduction comportementale d’un sentiment de vide, d’ennui, avec souvent un état d’anxiété. L’émergence de ce désir, de cette pulsion non contrôlée ou au contraire trop contrôlée auparavant, est souvent liée à une profonde désintrication pulsionnelle: le vécu agressif et déstructurant constitue la toile de fond, vécu agressif lié à l’activation soudaine d’une relation imaginaire agressive et/ou mortifère avec l’une des images parentales, en particulier celle de la mère. La crise de boulimie représente alors une vaine tentative d’incorporer l’objet maternel associé à l’angoisse de le détruire.
Comportements alimentaires quantitativement perturbés:
Hyperphagie-grignotage.
Le grignotage se produit en dehors des repas, parfois même s’étend sur toute la journée. Un seul produit peut être incriminé, en général un aliment qui ne nécessite ni recherche ni préparation (gâteau type «petit beurre», chocolat, sucrerie, etc.). Le grignotage accompagne les activités du sujet: activités scolaires, lecture, télévision. L’inaction physique est de règle au cours du grignotage, de même que le contexte solitaire. La sensation de faim n’est pas habituelle au cours du grignotage. Selon G. Gonthier, hyperphagie et grignotage sont les conduites caractéristiques de l’obésité (cf. chap. 6, Le problème du corps chez l’adolescent). Contrairement à ce qui s’observe dans la crise boulimique, l’adolescent qui mange beaucoup ou qui grignote n’a pas le sentiment de perdre le contrôle sur la prise alimentaire.
La réduction alimentaire.
— Dans la période prépubertaire surtout chez l’adolescente, une période transitoire de restriction alimentaire est fréquente, sinon habituelle. Cette réduction peut être globale ou élective (pain, fromage, etc.) suivant en cela des «conseils ou recommandations» lus dans la presse ou entendus aux émissions radiophoniques. Les facteurs environnementaux sont prévalents, marqués par la recherche d’une silhouette mince, à la mode. Cette réduction alimentaire suscite fréquemment des discussions familiales, soit sous le mode d’un rapprochement, d’une relative connivence (mère et fille se mettent au même régime), soit sous le mode d’un conflit, l’un des parents voulant maintenir le contrôle qu’il exerçait jusque-là sur le régime alimentaire de son enfant.
Seuls quelques cas évoluent secondairement vers une restriction majeure engageant l’adolescent dans une véritable anorexie mentale (cf. chap. 6, L’anorexie mentale).
Comportements alimentaires qualitativement perturbés.
— Dans ces derniers cas, comme le signale H. Bruch, le fait de manger est en soi perturbé, et l’absorption d’aliment prend des significations symboliques diverses, en général faites de danger et de menace. Certains aliments sont exclus, mais non pas dans l’intention d’une réduction d’apport calorique: la signification symbolique de l’aliment, sa valorisation familiale ou individuelle sont ici au premier plan.
Manœuvres particulières liées à l’alimentation.
— Certains adolescents adoptent des comportements particuliers dont l’objectif conscient est de parvenir à un meilleur contrôle du poids, voire même de maigrir sans modifier les conduites alimentaires. Ainsi en est-il de manœuvres vomitives qui peuvent succéder à des accès boulimiques (voir ci-dessus), mais qui peuvent aussi survenir isolément. Au début, l’adolescent déclenche volontairement et activement les vomissements par la provocation d’un réflexe nauséeux. Par la suite, le vomissement peut devenir «réflexe», par simple contraction diaphragmatique, voire devenir «involontaire», succédant à des absorptions alimentaires même minimes. D’autres adolescents recourent à des médicaments pris en dehors de toute prescription médicale: vomitifs, diurétiques, laxatifs, etc. Une enquête systématique aux États-Unis a ainsi révélé que 13% des adolescents, deux fois plus de filles que de garçons, utilisent de tels procédés.
Chez une fille présentant des épisodes boulimiques, l’apparition de manœuvres pour contrôler le poids constitue un facteur de gravité pour les crises boulimiques avec un risque d’augmentation de fréquence et de persistance de la conduite.
Bien évidemment, ces manœuvres particulières s’associent le plus souvent aux perturbations précédemment décrites: épisodes de boulimie, grignotage, restriction alimentaire, épisode anorexique.
Éléments de psychopathologie.
— Plusieurs hypothèses psychopathologiques aident à comprendre la fréquence de ces désordres dans les conduites alimentaires à l’adolescence. Nous en isolerons quatre: 1) la réactivation de la pulsion orale liée à un point de fixation défensif par rapport à la recrudescence pulsionnelle, en particulier génitale. Cette réactivation s’inscrit dans la perspective de régression temporelle déjà évoquée: l’adolescent retourne à des modes de satisfaction déjà éprouvés dans son enfance et vécus comme non menaçants, du moins pour son équilibre psychique interne (la menace est alors déplacée sur la silhouette corporelle); 2) le désir d’appropriation et de maîtrise des besoins corporels, désir qui prend place au sein d’une perspective ontogénétique dans le processus de séparation-individuation. À titre d’exemple les conflits entre l’adolescent et ses parents autour de l’alimentation sont habituels: ces derniers souhaiteraient maintenir l’équilibre alimentaire qu’ils estiment satisfaisant, alors que l’adolescent revendique de s’alimenter selon des critères strictement personnels; 3) la focalisation autour du «repas familial» des interactions et du conflit entre parents et adolescent (cf. chap. 16, p. 452). En effet, les adolescents éprouvent fréquemment des affects chargés de colère et/ou d’agressivité à l’égard de ces repas pris en commun. Ces affects peuvent constituer la transformation directe de la curiosité face à la «scène primitive», curiosité teintée de dégoût et d’envie: le repas familial prend une valeur hautement symbolique, les fonctions alimentaires se trouvant «sexualisées». Il existe un déplacement de la «scène primitive» à la «cène familiale»: en témoignent les fréquentes remarques des adolescents sur la manière de manger de leurs parents, en particulier les remarques des adolescentes trouvant que leur père mange «comme un cochon», etc.; 4) une «faim d’objet» particulièrement intense. Nous empruntons à P. Blos cette expression qui traduit le besoin de l’adolescent d’incorporer le plus grand nombre d’objets possible pour satisfaire sa quête identificatoire. Si cette faim conserve souvent un caractère métaphorique, elle peut parfois prendre l’aspect très concret de l’absorption de nourriture. Il y aurait lieu d’engager ici une réflexion sur la continuité ou l’absence de continuité entre les concepts d’introjection, d’incorporation et d’identification. Bien entendu, ce besoin d’absorption de nourriture peut constituer aussi un moyen de remplissage, c’est-à-dire un moyen de lutte contre le vide et contre la dépression sous-jacente. Quoi qu’il en soit, cette faim d’objet quand l’adolescent renonce au travail psychique de métaphorisation pour se satisfaire d’une absorption concrète de nourriture risque cependant d’aviver la crainte d’une destruction de l’objet: cette crainte est d’autant plus grande que le besoin d’incorporation est intense. Aussi cette crainte pousse-t-elle l’adolescent à contrôler sévèrement sa faim et à développer des conduites anorexiques plus ou moins sévères, entrecoupées parfois de «crises boulimiques», véritables craquées dans la tentative de maîtrise de l’oralité. Cette alternance: besoin d’incorporation-tentative de contrôle explique l’instabilité particulière des conduites alimentaires chez nombre d’adolescents ainsi que l’absence assez fréquente d’un retentissement pondéral flagrant, tant qu’une conduite particulière n’est pas adoptée de façon répétitive.
L’OBSÉSITÉ
Généralités.
— L’obésité se définit par un excès de poids qui dépasse de deux déviations standard ou de 20% le poids idéal pour la taille. L’obésité ainsi définie est fréquente: aux États-Unis, 15% des jeunes entre 6 et 19ans sont obèses, pourcentage qui atteint 23% chez les noirs et les jeunes mexicain-américains, les filles mexicaine-américaines de 6 à 19ans présentant les taux les plus élevés. Stables entre 1971 et 1980, ces chiffres ne cessent d’augmenter depuis (de 11% dans l’enquête III de 1994, de 4% dans l’enquête IV de 1999-2000: A.J. Zametkin et col., 2004); en France 13,4% des jeunes entre 12 et 19ans sont obèses (garçons: 15%; filles: 11%) (P. Alvin et D. Marcelli, 2005). La fréquence de l’obésité est en constante et régulière augmentation dans tous les pays dits développés, au point d’apparaître de nos jours comme un problème majeur de santé publique.
En réalité l’obésité ne constitue pas un état spécifique de l’adolescence. En effet selon les enquêtes rétrospectives cherchant à préciser le début de l’obésité, 25% des obésités du grand enfant et de l’adolescent ont commencé avant un an, 50% avant 4ans, et 75% avant 6ans. Dans la majorité des cas l’obésité ne se constitue donc pas à l’adolescence mais succède à une obésité déjà installée dans l’enfance. Ceci distingue l’obésité de l’anorexie mentale. Toutefois, l’adolescence représente une étape importante: l’enfant était jusque-là dépendant de ses parents, consultant sur leur seule pression, souvent peu motivé lui-même à suivre un régime. L’adolescent en revanche peut se sentir personnellement concerné, dans quelques cas demander luimême la consultation. La pression de l’entourage, du groupe des pairs, de la mode, jointe aux transformations pubertaires peuvent ensemble concourir à ce que l’adolescent participe activement aux consultations et mesures thérapeutiques proposées (G. Schmit et F. Rouam, 1981). En ce qui concerne l’obésité débutante à l’adolescence, il faut signaler d’abord l’existence banale et normale d’une discrète surcharge pondérale prépubertaire: cette surcharge n’a pas la signification physiologique d’une obésité, mais peut la prendre aux yeux de l’entourage, créant un contexte environnemental défavorable. Selon H. Bruch (1964, 1969), il conviendrait de distinguer d’un côté la phase de création de l’obésité et de la prise de poids, et de l’autre la phase de stabilisation pondérale.
Quant aux facteurs psychosociaux ils jouent des rôles complexes. H. Bruch suggère, là aussi, qu’il faut distinguer parmi les facteurs psychosociaux:
– ceux qui jouent un rôle dans la création de l’obésité;
– ceux qui sont créés par l’obésité;
– ceux qui sont suscités par le désir de maigrir. Nous n’aborderons pas en détail ces points qui n’ont rien de spécifiques à l’adolescence par rapport aux autres âges (cf. Enfance et psychopathologie).
Conduites et personnalités de l’adolescent obèse.
Classiquement l’adolescent obèse est décrit comme une personne inactive. Aux États-Unis, ces adolescents passent en moyenne trois à cinq heures par jours devant la télévision, ils ont moins d’activité physique (huit à dix minutes par jour!) et ont peu ou pas de loisirs actifs (A. Zametzin et coll., 2004). La notion d’ennui, sans qu’il s’agisse d’un réel état dépressif est souvent retrouvée. D’ailleurs la solitude complète ce sentiment d’ennui: l’adolescent se plaint d’un sentiment de vide, d’inutilité. Dans d’autres cas on décrit des états de tension anxieuse avec quelques traits névrotiques habituellement dans la série phobique.
On retrouve plus souvent des antéccédents de négligence, de délaissement parental, d’abus sexuel.
Sur le plan du diagnostic, les étiologies organiques, bien que rares, doivent être recherchées: causes hormonales (hypothyroidie, hypercortilosémie, hyper-insulinisme primaire, etc.), causes génétiques (syndrome de Willi-Prader, de Laurence Moon-Bield, de Turner, etc.).
Les complications sont d’autant plus fréquentes que l’obésité est précoce et importante. On décrit ainsi: une apparition et une augmentation de fréquence du diabète, y compris diabète de type 2 avec résistance à l’insuline exceptionnelle auparavant chez l’enfant et l’adolescent; asthme et troubles respiratoire; troubles cardio-vasculaires présents dès l’adolescence; problèmes orthopédiques, etc.
Quant aux troubles psychopathologiques, ces adolescents ont en général une mauvaise image du corps qui est corrélée avec une mauvaise estime de soi (celle-ci semble relativement préservée quand le sujet ne souffre pas d’une mauvaise image de corps). Sur ce plan, les filles sont plus perturbées que les garçons. Le cycle: frustration alimentaire pendant le régime-interruption et reprise de poids-sentiment d’échec, plus souvent constaté chez les filles, aggrave encore la mauvaise estime de soi, ce qui, indirectement, montre combien il faut être prudent et réservé sur ces prescription de régimes. Si les jeunes obèses semblent présenter un peu plus de troubles (comportement perturbé, dépressivité et surtout TCA avec crises boulimiques), ces augmentations restent modérées et apparaissent comme la conséquence plus que la cause de l’obésité.
Hypothèses psychopathologiques.
— L’hypothèse d’un facteur constitutionnel génétique repose sur la fréquente constatation de l’existence d’une obésité chez l’un ou les parents. Mais ce facteur est difficile à distinguer des habitudes alimentaires familiales: en effet l’hyperphagie d’entraînement est le plus souvent familiale. La faim semble être un état physiologique mal discerné, de même que la satiété. Face à tout état de tension indéterminée, qu’il s’agisse de faim, mais aussi un sentiment d’ennui, un état de solitude ou un malaise physique, ces adolescents recourent à une stimulation orale et à l’absorption de nourriture. Selon Bruch (1969) depuis la petite enfance ces adolescents ont reçu indistinctement de la nourriture comme réponse maternelle, quelles que soient leurs manifestations. Il y aurait ainsi une sorte de conditionnement conduisant l’enfant, puis l’adolescent, au recours alimentaire systématique face à toute tension.
Obésité et sexualité.
— Lorsqu’elle persiste ou s’aggrave à l’adolescence, l’obésité sert fréquemment d’écran face à la sexualité, en même temps que la conduite hyperphagique et/ou du grignotage apporte des gratifications orales régressives et substitutives. Dans l’un comme l’autre sexe, mais peutêtre plus encore chez la fille, l’obésité est parfois utilisée comme une défense face aux désirs sexuels, et aux sentiments de culpabilité qui peuvent les accompagner, en particulier quand il y a eu des antécédents d’abus sexuel.
Traitement.
— Nous serons très brefs et nécessairement schématiques. L’obésité, sauf cas exceptionnel (surcharge pondérale supérieure à + 60%), ne menace pas directement la vie de l’individu. Aussi, toute mesure coercitive, toute mesure qui n’a pas l’accord et ne suscite pas la participation active de l’adolescent est vouée à l’échec et néfaste. La prise en charge doit être pluridisciplinaire et plurifocale: pédiatre, diététicien (ne), psychologue, psychiatre, centrée sur l’adolescent mais aussi sur la famille et les habitudes alimentaires, éducative, voire ludique (atelier cuisine) autant que thérapeutique, individuelle et plus encore groupale.
Pour les traitements médicamenteux, rappelons qu’en France un décret a récemment interdit les «cocktails amaigrissants», rendant illicite l’association entre eux de l’un des produits appartenant aux trois classes traditionnelles des produits dits «amaigrissants»: hormones thyroïdiennes; diurétiques; psychotropes et anorexigènes. À l’adolescence, la prescription médicamenteuse devrait être nulle ou du moins se réduire à un anxiolytique d’appoint.
L’hospitalisation, dans un but de déconditionnement, aussi bien à l’égard du contexte familial que des habitudes alimentaires, a pu être proposée, surtout dans les cas graves et quand l’adolescent en fait la demande (G. Schmit, 1981).
La psychothérapie, seule ou en groupe, nécessite des aménagements dont l’objectif essentiel est de donner à l’adolescent «la conscience des sentiments et des pulsions qui surgissent en lui-même ainsi que la possibilité d’apprendre à les reconnaître, les satisfaire ou les utiliser de façon pertinente» (H. Bruch, 1969). L’amaigrissement n’est jamais l’objectif prioritaire.
L’ANOREXIE MENTALE
L’anorexie mentale occupe une place particulière dans le champ de la pathologie mentale: sa stéréotypie clinique, la prévalence du sexe féminin et un âge de début assez caractéristique tranchent avec l’habituel polymorphisme des troubles psychopathologiques, surtout à l’adolescence. Cette stéréotypie clinique explique l’ancienneté de la description du syndrome et la constante recherche d’une étiologie organique s’inscrivant dans un schéma explicatif linéaire. Longtemps revendiquée exclusivement par les endocrinologues, l’anorexie mentale ne peut plus être considérée comme le pur résultat d’un désordre «neurovégétatif». Son déterminisme psychogénétique semble accepté par le plus grand nombre, bien que cette position soit périodiquement remise en cause. Mais comme pour la boulimie que nous aborderons plus loin, ce déterminisme est complexe et toujours mal élucidé aujourd’hui. Des traits de tempérament comme le perfectionnisme (C. Bulik et coll., 2003) aux mouvements inconscients comme la quête de «néo-objets» sous emprise (P. Jeammet et M. Corcos, 2001), les facteurs en jeu aujourd’hui évoqués sont multiples et situés à des niveaux épistémologiques très différents.
Historique.
— L’anorexie mentale est de connaissance fort ancienne puisque ses traits ont été remarquablement fixés dès le XVIIe siècle par un auteur anglais Richard Morton. Sous le nom de «phtisie nerveuse», celui-ci décrit en 1689 chez une jeune femme, une consomption du corps qui apparaît sans fièvre, sans toux, sans dyspnée et qui s’accompagne d’une perte de l’appétit et des fonctions digestives. Morton insiste sur l’effrayante maigreur à laquelle peut conduire cette affection. Selon lui la maladie a une origine nerveuse et provient d’une altération de l’élan vital.
Les descriptions cliniques faites par ces auteurs mériteraient d’être relues intégralement tant elles conservent toute leur actualité: «peu à peu la malade réduit sa nourriture prétextant tantôt un mal de tête, tantôt un dégoût momentané, tantôt la crainte de voir se répéter les impressions douloureuses qui succèdent aux repas. Au bout de quelques semaines ce ne sont plus des répugnances supposées passagères, c’est un refus de l’alimentation qui se prolonge indéfiniment» (Ch. Lasègue). Le comportement hyperactif est aussi noté «les patients quoique extrêmement épuisés ne se plaignent pas de douleur ni du moindre malaise, et souvent étaient singulièrement agités et entêtés…» (W. Gull). «La malade loin de s’affaiblir, de s’attrister, déploie une façon d’alacrité qui ne lui était pas ordinaire: plus active, plus légère, elle monte à cheval, elle entreprend de longues courses à pied…» (Ch. Lasègue). Le désordre alimentaire est attribué à une perturbation mentale: «le manque d’appétit est dû à un état mental morbide… Je pense par conséquent que son origine est centrale et non périphérique» (W. Gull). Enfin, l’importance des relations familiales est, dès cette époque, clairement mise en relief. Une fois la maladie constituée, «la famille n’a à son service que deux méthodes qu’elle épuise toujours: prier ou menacer, et qui servent l’une comme l’autre de pierre de touche. On multiplie les délicatesses de la table dans l’espérance d’éveiller l’appétit: plus la sollicitude s’accroît, plus l’appétit diminue. La malade goûte dédaigneusement les mets nouveaux et après avoir ainsi marqué sa bonne volonté, elle se considère comme dégagée de l’obligation de faire plus. On supplie, on réclame comme une faveur, comme une preuve souveraine d’affection, que la malade se résigne à ajouter une seule bouchée supplémentaire au repas qu’elle a déclaré terminé. L’excès d’insistance appelle un excès de résistance» (Ch. Lasègue). «Le milieu où vit la malade exerce une influence qu’il serait également regrettable d’omettre ou de méconnaître» (Ch. Lasègue).
Après ces descriptions princeps qui ont le mérite de mettre en valeur l’origine «morale et nerveuse» de l’affection, une période de relative confusion est dominée par les travaux de Simmonds qui en 1914 décrit un syndrome nouveau: la cachexie panhypophysaire. Pendant de longues années l’anorexie mentale est alors confondue avec cette affection organique, confusion qui servira longtemps à étayer la conviction partagée par certains auteurs d’une origine organique endocrinienne à l’anorexie mentale.
Il faudra attendre les années 1940 pour que soient reprises les hypothèses psychogénétiques. Les travaux sont alors très nombreux; H. Bruch aux États-Unis, M. Selvini en Italie, Kestemberg E. et J., et Decobert en France… dans des perspectives comportementales, psychanalytiques, systémiques ou autres, mais où la dimension psychologique domine toujours.
Récemment l’attention des cliniciens s’est plus particulièrement portée sur deux séries de facteurs: d’une part, une prise en compte globale de l’ensemble des troubles alimentaires de l’adolescence d’un point de vue épidémiologique mais aussi descriptif montrant la fréquente association anorexie-boulimie (cf. chap. 6, Évolution). D’autre part, une perspective dynamique nouvelle se dessine autour de la problématique de la dépendance et des pathologies qui y sont liées: si la boulimie est parfois décrite comme une «toxicomanie alimentaire», l’anorexie mentale apparaît comme une tentative de contrôler une dépendance en particulier une avidité orale ressentie de façon insupportable par l’adolescente. Ainsi, l’anorexie est parfois incluse parmi les «nouvelles addictions» (J.L. Venisse, 1991) rencontrées à l’adolescence.
Caractéristiques épidémiologiques.
— La prédominance féminine est, dans toutes les études, écrasante: 90 à 97% des cas. L’âge de survenue connaît deux pics: vers 15/16ans et 18/19ans, âge fréquent du premier diagnostic.
La prévalence, difficile à évaluer, semble selon les études osciller entre 0,1 et 0,5% pour la population féminine de 16 à 25ans (P. Hardy et N. Dantchev, 1989). Ce taux paraît relativement stable au cours des années récentes.
Les apparentés au premier degré ont un taux plus élevé d’anorexie mentale que la population générale, de même pour les jumeaux en particulier homozygotes sans qu’on puisse expliquer cette incidence élevée pour une pathologie essentiellement psychogène.
Enfin, on note une importante pathologie co-morbide: épisode dépressif majeur ou dysthymie (50 à 75%), avec pour les troubles bipolaires une prévalence de 4 à 6%. Pour les troubles obsessifs-compulsifs (TOC), la prévalence est d’environ 25% (K.A. Halmi et coll., 1991). On note également une comorbidité importante avec les troubles anxieux, en particulier phobie sociale. L’usage abusif de substances n’est pas rare, mais plus souvent associé aux formes avec crises de boulimie et/ou usage de purgatifs: 12 à 17% (D.B. Herzog et coll., 1992).
La famille appartient souvent aux classes socioprofessionnelles moyennes ou aisées. Contrairement à de nombreuses autres pathologies psychiatriques, divorces et séparations parentales ne sont pas plus fréquents: les familles au statut matrimonial «normal» semblent surreprésentées. On trouve plus souvent des troubles des conduites alimentaires dans les familles d’anorexiques que dans les familles témoins: il y aurait ainsi trois fois plus d’anorexiques parmi les apparentés au premier degré d’un sujet anorexique et 2,7fois plus de boulimiques (M. Strober, 1985).
Le «syndrome anorexique»: description Clinique.
— Le tableau clinique est très caractéristique. Il se constitue en 3 à 6mois, après une période marquée par un désir de «suivre un régime» pour perdre quelques kilogrammes jugés superflus. À noter que dans quelques cas il existait une réelle et discrète sub-obésité infantile. En général ce désir initial est accepté par la famille, d’autant que parfois d’autres membres (la mère le plus souvent) entreprennent un régime identique. Un événement déclenchant peut être incriminé: conflit ou séparation familiale, deuil, naissance, rupture sentimentale, etc., événement qui prend le plus souvent l’aspect d’une perteséparation.
La restriction alimentaire s’aggrave et le syndrome anorexique devient évident. Il associe:
La conduite anorexique.
— La restriction alimentaire modérée au début devient méthodique, résolue, poursuivie avec énergie dans l’intention claire de maigrir. Consacré par l’usage, le terme «anorexique» n’est cependant pas adéquat car la faim est habituellement ressentie de façon intense du moins au début, la patiente cherchant à contrôler cette faim. Certains auteurs ont d’ailleurs évoqué l’«orgasme de la faim», véritable jouissance tirée par l’anorexique de sa maîtrise sur le besoin physiologique. Ceci explique l’habituel paradoxe: alors que le régime est de plus en plus draconien réduit à quelques centaines de calories, les ingesta de plus en plus limités et rares, la pensée de l’anorexique est de plus en plus envahie par l’idée de nourriture et de régime: comptage des calories absorbées, évaluation des actes nécessaires pour éliminer ce qui a été avalé, etc.