La psychanalyse et ses courants

4. La psychanalyse et ses courants

G. Catoire and A. Deneux



Si l’hégémonie de la psychanalyse en France dans les années 1970 et 1980 a pu susciter des réactions hostiles et retarder les recherches sur les autres psychothérapies, aujourd’hui ce sont surtout l’éclatement et la diversité du corpus théorique qui déconcertent. Cette richesse n’est pourtant pas un luxe : les points de vue s’enrichissent des confrontations à d’autres manières de penser. Soigner ne peut être le fait de pratiques automatisées : il n’y a pas de pratique cohérente sans théorie, qu’elle soit psychanalytique ou non.


Le courant psychanalytique


Un courant peut se définir comme un ensemble fait d’un corpus théorique et de règles de praxis en relation étroite. Le corpus peut être inclusif ou exclusif par rapport au corpus freudien, ou bien encore partiellement l’un et l’autre. Il peut mettre l’accent sur un point ou un autre de l’œuvre freudienne, mais globalement, les praticiens se reconnaîtront du courant psychanalytique si sont prises en compte les notions de transfert, de monde interne ou de fonctionnement psychique, et de pulsions. Le point de vue freudien se définit par le parti pris de ne pas influencer le patient et de l’amener à s’intéresser à son fonctionnement mental. C’est ce premier pas que fit Freud en s’éloignant de l’hypnose qu’il avait d’abord pratiquée.

La pensée de Freud n’a cessé d’évoluer ; il faut lire son œuvre chronologiquement pour la comprendre. Tout en avançant, il ne renonce pas à ses hypothèses précédentes : l’idée nouvelle vient complexifier la lecture des modèles antérieurs. On peut donner deux exemples de cette manière de procéder : la question topique et la question de la séduction.




Le point de vue topique. Freud définit un premier modèle du psychisme (première topique) sous la forme : conscient, préconscient et inconscient. Il continue à utiliser ce modèle jusqu’à la fin, mais il lui superpose en 1920 la seconde topique formée par le moi, le surmoi et le ça, ce qui enrichit considérablement sa métapsychologie.


La séduction. Freud considère initialement que l’origine infantile de la névrose est liée à un abus sexuel par un adulte. En 1897, il écrit à son ami Fliess qu’il « renonce à sa neurotica » et construit l’idée du fantasme comme représentation de désir inconscient vécu dans le transfert. Dans ce débat, relancé ces dernières années autour de la question des abus sexuels, certains ont prétendu que Freud ne croyait plus au traumatisme des abus sexuels et en niait l’existence. Freud indique pourtant lui-même le contraire, à de nombreuses reprises jusqu’à la fin de son œuvre.

Il procède donc par ajouts successifs qui ne sont ni inclusifs, ni exclusifs et obligent à prendre en compte la notion de point de vue ou vertex. Si l’on applique cette notion aux successeurs de Freud, on peut dire que certaines œuvres sont de véritables déviances, en opposition avec les idées freudiennes, qu’elles soient considérées comme justes ou fausses à l’heure actuelle, quand d’autres sont des ajouts ou des compléments, ou bien encore mettent l’accent sur un point ou l’autre en le développant.

Bien sûr, ces divers courants théoriques reposent sur les travaux de quelques-uns qui ont fait école. Les divergences ont pu s’élaborer ou se conflictualiser selon les contextes historiques ou l’histoire des personnes.

Nous laisserons de côté A. Adler, O. Rank et W. Reich, qui divergent sur des points capitaux concernant la théorie de l’inconscient et des pulsions. Ces dissidents de la première heure ont été pourtant des auteurs de référence pour des travaux modernes – le « traumatisme de la naissance » pour Rank et les travaux sur la délinquance de Reich, par ex. L’importance de C.V. Jung est présentée dans le portrait qui lui est consacré plus loin (voir p. 129).

Présenter les idées psychanalytiques par écoles et par pays simplifie l’exposé, mais ne donne pas une vue juste de la filiation des idées. Il est difficile d’échapper au catalogue. En réalité, les différents courants se fécondent ; on observe même actuellement une certaine mondialisation des idées psychanalytiques.


Les écoles britanniques


Les écoles britanniques insistent sur la clinique, la relation d’objet et le fantasme.




Le groupe kleinien. Melanie Klein s’installe en Angleterre en 1925. Ses travaux, sur lesquels nous reviendrons dans un portrait (voir p. 82), portent sur l’analyse des enfants, l’observation des bébés et la psychose ; ils prennent appui sur la partie de l’œuvre freudienne qui concerne la pulsion de mort et surtout la projection. Alors que le projet analytique de Freud vise le conflit œdipien et l’accès à la génitalité, celui de M. Klein vise l’intégration des parties clivées de la personnalité. Sa technique, qualifiée de « bombardement interprétatif », a été très critiquée. Ses descendants directs sont nombreux : Herbert Rosenfeld et Anna Segal en Angleterre, Jammes Gammil en France.


Le groupe néo-kleinien. Quand M. Klein meurt en 1960, de nombreux chercheurs poursuivent leur chemin à partir de ses idées. Wilfred R. Bion est le plus original. Après des travaux sur les groupes, il s’intéresse à la psychose et, surtout, au développement de la pensée. Le projet psychanalytique de Bion pourrait se traduire en terme d’accès à la possibilité de penser les pensées. Frances Tustin a travaillé sur l’autisme, domaine très peu connu à l’époque, bientôt rejointe par un chercheur plus généraliste, mais très créatif : Donald Meltzer. Celui-ci, mort en 2006, a construit une œuvre très personnelle : les dimensions géographiques du psychisme, des travaux sur la perversion, la découverte de l’Objet esthétique, etc. En France, M. Klein a inspiré de nombreux auteurs, les plus célèbres étant Joyce McDougall, André Green et surtout Didier Anzieu (voir ses travaux sur les groupes, le couple, le transfert paradoxal et, surtout, les enveloppes psychiques et le moi-peau).


Les théories de la relation d’objet. Outre J. Bowlby et ses travaux sur l’attachement, D.W. Winnicott et M. Kahn forment un sous-groupe nommé « middle group » n’appartenant ni au courant kleinien, ni au courant d’Anna Freud. L’œuvre théorique de Winnicott, très vulgarisée, n’en est pas moins subtile et pas aussi simple qu’il n’y paraît. Elle le conduit à la notion d’espace transitionnel ou espace potentiel, après un parcours autour de la mère suffisamment bonne, la haine, la délinquance, etc. Sa clinique, très engagée émotionnellement, le rapproche des intersubjectivistes, comme le Hongrois S. Ferenczi, l’Américain H. Searles, ou l’Australien C. Trewarthen. Ce dernier pense la clinique sur le modèle de la relation mère – bébé ; avec l’Américain Daniel Stern, il a jeté des ponts entre l’observation expérimentale du bébé et la clinique psychanalytique.


La Hampstead Clinic et Anna Freud. Les « Grandes controverses » (1942 – 1944) sont la transcription des discussions d’analystes réfugiés à Londres pendant la guerre, entre partisans des thèses de M. Klein ou d’Anna Freud. Fondée par D. Burlingam, la Hampstead Clinic accueillit Anna Freud qui était restée proche des idées de son père et en revendiquait l’héritage. Ces « controverses » ne peuvent se réduire à l’affrontement de deux personnalités. Des divergences théoriques et techniques opposent kleiniens et freudiens, mais elles sont en réalité bien antérieures à cette période. Pour les kleiniens, le transfert est en rapport avec les figures intériorisées et non avec la dépendance réelle de l’enfant aux parents ; le surmoi est une formation précoce dérivée des pulsions sadiques archaïques et non post-œdipienne comme le soutenait A. Freud. Pour M. Klein, le jeu de l’enfant est l’équivalent de l’association libre de l’adulte, ce que réfute A. Freud. À l’une la primauté du fantasme, à l’autre l’importance des influences éducatives. Mais il s’agit surtout d’une crise institutionnelle, qui survient peu après la disparition du fondateur (S. Freud est mort en septembre 1939), à l’occasion du repli londonien de nombre d’analystes continentaux fuyant le nazisme. La scission de la Société psychanalytique britannique fut évitée de peu, grâce notamment à l’entremise du middle group.

Si l’on peut considérer M. Klein comme la fondatrice de la psychanalyse de l’enfant, le point de vue d’A. Freud a été largement repris dans le milieu de la pédagogie et de l’éducation ; l’une et l’autre ont inspiré nombre de pédopsychiatres français.


Les écoles françaises


Centrées sur l’étude des textes de Freud et la métapsychologie, les écoles françaises restent attachées à la notion de pulsion. Ruptures et scissions y sont nombreuses, en rapport avec des divergences sur la formation.

La Société psychanalytique de Paris (SPP) a été fondée en 1926 par R. Laforgue et A. Hesnard dans le sillage de M. Bonaparte et d’E. Sokolnicka. R. Loewenstein, l’un de ses premiers présidents, joua un rôle dans l’assomption de J. Lacan alors en formation. En 1953, 1964, puis 1969, Nacht, Lagache, Anzieu et Lacan se séparent de la SPP et fondent à côté l’Association psychanalytique de France (APF), le Quatrième groupe et l’École freudienne.

La SPP est la plus importante de ces sociétés en France. Nombre de ses membres ont joué un rôle de tout premier plan : dans la clinique de l’enfant et de l’adolescent, M. Soulé, S. Lebovici et R. Diatkine, qui sont avec P. Paumelle et P.-C. Racamier à l’origine de la psychiatrie de secteur ; la psychosomatique, P. Marty ; la schizophrénie, l’inceste et l’incestuel, P.-C. Racamier ; le narcissisme, B. Grunberger ; les perversions, J. Chasseguet-Smirgel ; l’anorexie mentale, J. et E. Kestemberg, S. Decobert, etc. ; sans oublier l’œuvre d’A. Green.

L’École freudienne fut l’appareil de J. Lacan, seul maître à bord. F. Dolto, S. Leclaire et M. Safouan s’en démarquent cependant tout en lui restant fidèles. Lacan l’a dissoute en 1980, une année avant sa mort, pour créer l’École de la cause freudienne, actuellement dirigée par J.-A. Miller. Le paysage lacanien est aujourd’hui assez morcelé. Les thèses lacaniennes sont référées au structuralisme et à la lettre du discours. L’objectif de la cure est « l’avènement du sujet de l’inconscient », lequel est « structuré comme un langage ». La question du « désir » de l’analyste est posée (voir la fin de ce chapitre).

Mais l’intérêt des psychanalystes français déborde le champ de la cure individuelle. Depuis le début des années 1980, la recherche est intense concernant le groupe, le couple, la famille, l’institution. P.-C. Racamier, D. Anzieu, S. Decobert, C. Pigott, J.-P. Caillot, G. Decherf, R. Kaës, S. Tisseron, A. Eiguer, etc., sont à l’origine de travaux et d’écoles (l’Apsygée et le Collège de psychanalyse groupale et familiale, entre autres). Les avancées théoriques portent sur le transfert groupal, l’appareil psychique familial et groupal, la transmission générationnelle, les secrets de famille, l’indistinction psychique, etc.

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Jun 20, 2017 | Posted by in MÉDECINE INTERNE | Comments Off on La psychanalyse et ses courants

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