11. La Hanche du Danseur
A. Thiescé*
L’art de la danse procède d’une technique extrêmement poussée qui situe les danseurs au même rang que les sportifs de haut niveau et qui repose en grande partie sur la mobilité de la hanche (tableau 1). En effet, la rotation externe de cette articulation commande l’« en dehors », principe fondamental de la danse classique.
Référence | Auteur | Année | Population | Fréquence (%) |
---|---|---|---|---|
[1] | Soloman et al. | 86 | Danseurs contemporains | 11,3 |
[2] | Quirk | 84 | Danseurs classiques amateurs avancés et professionnels | 8,6 |
[3] | Liederbach | 85 | Danseurs classiques professionnels | 7 |
[4] | Soloman et al. | 95 | Danseurs classiques professionnels | 9 |
La fréquence des douleurs de hanche est de 10 % environ.
UTILISATION DE LA HANCHE EN DANSE
« En dehors »
Dès 1760, Noverre écrit : « Rien n’est si nécessaire que le tour de cuisse en dehors pour bien danser, et rien n’est si naturel à l’homme que la position contraire ».
L’en dehors correspond à l’ouverture du pied de 90°, obtenue idéalement par 60 à 70° de rotation externe de hanche, et complétée par 5° de rotation de la jambe et 15° de rotation externe du pied. D’après Teitz [5], l’absence d’en dehors au niveau des hanches pourrait être responsable chez le danseur d’une hyperlordose, de subluxations fémoropatellaires, de lésions méniscales et de lésions dégénératives des genoux, d’une augmentation des torsions tibiales externes, de pieds valgus, de tendinopathies du tibial postérieur et de lésions des premières métatarsophalangiennes.
Cette rotation externe de hanche dépend :
– de l’élasticité des ligaments antérieurs de hanche en partie constitutionnelle chez les danseurs [6], de l’entraînement quotidien visant l’augmentation de l’en dehors et de la force de contraction des muscles rotateurs externes ;
– de l’antéversion du col fémoral dont l’amplitude limite la rotation externe de hanche ; on peut se demander si le travail intensif précoce du psoas ne favoriserait pas sa diminution plus rapide et plus importante lors de la croissance. Son angle, déterminé entre 10 et 14 ans [7], expliquerait pour Miller [8] la difficulté de l’acquisition de l’en dehors après ces âges.
Le travail à la barre
Il s’agit de l’échauffement du danseur classique. Il permet, toujours en rotation externe, l’acquisition de la souplesse et surtout de la force afin de maintenir des positions extrêmes. Il consiste donc en la pratique d’assouplissements : pliés, demi-pliés, battements, pied dans la main, grands écarts, et dans le travail de la force musculaire où les amplitudes sont maintenues : ronds de jambe en l’air, développés, adages, etc.
PATHOLOGIES PÉRI-ARTICULAIRES ANTÉRIEURES
Syndrome de l’iliopsoas
Le syndrome de l’iliopsoas [9] comporte le ressaut interne douloureux, les tendinites du psoas et les bursites. Il est une cause reconnue de pathologie des danseurs. Une étude récente a démontré la présence d’un ressaut interne à l’échographie dynamique chez 60 % des hanches des 87 danseurs d’un ballet canadien [10]. Ce ressaut est reproduit essentiellement en actif par le danseur dans le passage de la rotation interne à la rotation externe [11].
Le syndrome de l’iliopsoas survient du fait du travail répétitif en flexion de hanche, membre inférieur en abduction et rotation externe. Dans son étude, Rose [9] retrouve cette symptomatologie chez 7,5 % des danseurs. Les danseurs jeunes sont plus souvent touchés. La douleur est reproduite en actif par la flexion de hanche en rotation externe et abduction, en passif par l’extension de hanche ; elle est souvent associée à des douleurs lombaires basses. Le traitement est long mais répond bien aux AINS et surtout à la rééducation, de préférence effectuée par un kinésithérapeute connaissant bien la danse : étirement des muscles antérieurs de hanche, renforcement des rotateurs [12, 13] et correction des gestes techniques. En cas d’échec et avant toute chirurgie, une infiltration échoguidée au sein de la bourse de l’iliopsoas peut être envisagée.
La grande fréquence de cette pathologie chez les danseurs doit être connue. Lorsque le ressaut n’est pas clairement identifié, une pathologie de conflit du psoas sur la ligne iliopectinée est très difficilement identifiable et évoque une pathologie intra-articulaire [14].
Tendinopathie du rectus femoris
Cette tendinopathie antérieure est plus fréquente chez les danseurs non encore professionnels et chez les danseurs contemporains. Elle est le fait de l’utilisation inappropriée du rectus femoris dans l’élévation du membre inférieur et son maintien. Le traitement comprend un repos relatif, les AINS, la rééducation et la correction du geste technique privilégiant le travail de l’iliopsoas [13].
PATHOLOGIES OSSEUSES
Les fractures de fatigue concernent environ 30 % des danseurs [15]. Ce pourcentage élevé s’explique par de multiples facteurs :
– l’hypersollicitation osseuse, liée à la répétitivité des mouvements qui accé lère la résorption osseuse, épuise la capacité ostéoblastique, et entraîne des troubles de la vascularisation aggravant la dissociation du couple ostéolyse/ ostéosynthèse ;
– l’hypo-œstrogénie fréquente, comme en témoignent le retard pubertaire et l’irrégularité des règles chez les jeunes danseuses, facteur d’hypodensité osseuse [16] aggravée souvent par une carence en vitamine D ;
– la modification de l’entraînement tant quantitative que qualitative (stages, répétitions) ;
– la dureté parfois très grande des sols des scènes de théâtre.
La fracture de fatigue du col fémoral est une localisation possible même si elle reste exceptionnelle. Les signes cliniques sont généralement importants avec des douleurs intenses, en particulier en appui monopodal et pendant l’exercice de la danse. Ces signes peuvent en imposer pour des douleurs musculotendineuses. L’IRM signe le diagnostic avec une fine image linéaire en hyposignal au sein d’une plage d’œdème médullaire [17].