13 Fractures subtrochantériennes : fixation intramédullaire
Le premier groupe comprend les fractures trochantériennes. Dans la littérature, elles ont été nommées fractures intertrochantériennes inversées, fractures obliques inversées, fractures intertrochantériennes transversales et obliques inversées, fractures subtrochantériennes hautes, fractures d’Evans inversées, fractures sub- et intertrochantériennes, et fractures subtrochantériennes1–9. Dans la classification de l’Arbeitsgemeinschaft für Osteosynthesefragen/Orthopaedic Trauma Association (AO/OTA)10, ces fractures sont qualifiées d’intertrochantériennes (fig. 13-1). De plus, certains auteurs utilisent le terme de fractures intertrochantériennes pour parler des fractures pertrochantériennes (31A1 et 31A2)11,12.
Dans le deuxième groupe, le terme de fracture subtrochantérienne est le plus souvent utilisé par les auteurs pour décrire les fractures intéressant la région entre le petit trochanter et l’isthme de la diaphyse fémorale (c’est-à-dire à environ 5 cm en distal par rapport au petit trochanter)13–15 (fig. 13-2). Il existe de plus un continuum entre ces deux groupes de fractures. Cette situation entraîne une confusion terminologique et anatomique et peut conduire à des contradictions lors des études comparatives des prises en charge de ces fractures et de leurs résultats11,16–24.
Figure 13-2 A–C. Fractures localisées entre le petit trochanter et l’isthme de la diaphyse fémorale.
Lors d’une fracture intertrochantérienne ainsi que d’une fracture subtrochantérienne, le fragment proximal est constitué de la tête fémorale, du col fémoral et du grand trochanter, incluant la zone d’insertion du muscle vaste latéral (la crête du vaste latéral) (tuberculum vastoadductorium ou tubercule innominé) (fig. 13-3). Le muscle moyen fessier (en proximal) et l’origine du muscle vaste latéral (en distal) restent insérés sur ce tubercule. La tension de ces muscles peut entraîner un déplacement du fragment proximal, et compliquer la réduction. Cette situation survient particulièrement au cours de certaines fractures subtrochantériennes, dans lesquelles une portion du tendon du muscle iliopsoas reste attachée à la corticale médiale du fragment proximal, le faisant ainsi basculer en flexion. La diaphyse fémorale représente le fragment distal. Un troisième fragment peut résulter de l’avulsion du petit trochanter et de la corticale médiale. Des traits de fracture secondaires peuvent apparaître dans la région du grand trochanter ou de la diaphyse fémorale. La région subtrochantérienne du fémur est principalement composée d’os cortical. Ce type d’os est moins bien vascularisé, et les surfaces fracturaires disponibles pour une bonne consolidation sont moins étendues qu’au cours des fractures pertrochantériennes.
Chez les patients âgés, ces fractures peuvent résulter d’un traumatisme à faible énergie cinétique, comme une simple chute de sa hauteur. Les fractures par traumatisme à faible énergie sont souvent peu comminutives et sont transversales, obliques courtes, ou spiroïdes (fig. 13-4).
Historique
Au cours des 30 dernières années, les techniques d’enclouage centromédullaire ont bénéficié de rapides innovations. Les premières bases de cette technique ont été posées en 1940. Pour une meilleure compréhension des données actuelles de l’enclouage, il est essentiel de savoir quand et comment chacun des principes ont été développés25.
Clou Y de Küntscher
Les débuts de l’enclouage centromédullaire des fractures de l’extrémité proximale du fémur sont indissociables des noms de G. Küntscher et R. Maatz. En 1940, fort de son succès d’enclouage centromédullaire d’une fracture diaphysaire du fémur, Küntscher a développé un clou conique pour le traitement des fractures subtrochantériennes hautes. Ce clou était mis en place à partir du sommet du grand trochanter. Peu de temps après, ce prototype est suivi du clou Y, un précurseur des clous de reconstruction utilisés de nos jours (fig. 13-5). À partir du sommet du grand trochanter, un clou centromédullaire en forme de U et mesurant 32 cm de long était introduit dans le canal médullaire de la diaphyse fémorale. À une distance de 8 cm de l’extrémité proximale du clou se présentait un trou permettant de glisser un clou transverse plus petit (11,5 cm), profilé en double T. Ce clou transverse était introduit dans le col et dans la tête du fémur, selon un angle de 135°, avec l’aide d’un appareil de visée rattaché au clou centromédullaire26. L’instrumentation que Küntscher utilisait était très en avance sur son temps. Küntscher a rapporté plus tard une série de 150 fractures pertrochantériennes traitées avec succès par cette technique27.
Figure 13-5 Clou Y de Küntscher et son ancillaire.
(Redessiné à partir de Küntscher G, Maatz R. Technik der Marknagelung. Leipzig : Thieme ; 1945 ; et de Küntscher G. Die Marknagelung. Berlin : Saenger ; 1950.)
La technique du clou Y a eu ses défenseurs comme ses détracteurs. En 1983, presque 40 ans après son introduction, cette technique a été rapportée en détail dans une monographie écrite par Maatz et al.28. Cette publication comprenait des commentaires de chirurgiens utilisant cette technique.
En 1962, Küntscher29 a modifié sa technique. Il l’a intervertie, en introduisant d’abord le clou transversal du col fémoral, puis en glissant le clou centromédullaire dans une ouverture aplatie, en l’introduisant dans le canal médullaire à partir de l’extrémité du grand trochanter.
Clou de Zickel
En 1967, un autre clou centromédullaire a été décrit par Zickel30. Ce système a été conçu pour les fractures subtrochantériennes et son aspect ressemble à celui du clou Y de Küntscher. La forme du clou de Zickel épouse celle de la cavité médullaire du fémur, avec sa portion proximale antéversée et incurvée en valgus. Après alésage et à l’aide d’un système de visée et d’un guide-clou, un clou à trois ailettes est mis en place dans la tête fémorale, avec un angle de 125°. Ce clou est ensuite verrouillé en bonne position par un boulon inséré dans l’extrémité supérieure du clou centromédullaire qui est canulée (fig. 13-6).
Clou de Russell-Taylor
Les clous de reconstruction (enclouage de deuxième génération) ont été créés en combinant les avantages de l’enclouage centromédullaire et les principes de la vis coulissante à compression du col fémoral. Les clous de reconstruction sont des clous intramédullaires antérogrades conçus pour permettre un verrouillage dans la tête du fémur. Ils ont d’abord été conçus pour les fractures subtrochantériennes, les fractures pathologiques et certaines fractures bifocales du col et de la diaphyse fémorale. Le premier clou de reconstruction était celui de Russell-Taylor, décrit en 198631. C’était un implant de section pleine qui s’introduisait dans le fémur par la fossette piriforme. Deux vis spongieuses étaient placées en direction de la tête fémorale avec un angle de 135° à travers la portion proximale creuse du clou. Le reste du système consistait en un long clou, mis après alésage, et verrouillé en distal.
Clou Gamma™
Le clou Gamma™ est un modèle de clou céphalomédullaire qui peut présenter de graves complications liées à l’implant lui-même, comme des fractures de la diaphyse fémorale (17 %)32–35, l’échec du système de fixation (7 %)33,34,36, ou des complications du système de verrouillage distal (10 %)19–37 nécessitant une reprise chirurgicale. La configuration du fragment proximal au cours des fractures subtrochantériennes offre trois surfaces possibles pour la fixation du clou : l’os subchondral de la tête fémorale, la corticale latérale sous la crête du muscle vaste latéral pour la vis céphalique, et le sommet du grand trochanter pour la partie proximale du clou. Cette fixation solide dans le fragment proximal a comme conséquence un accroissement des contraintes en flexion du clou et parfois aussi sa rupture20,33,37–40. Les études biomécaniques menées par Mahomed et al.41 ainsi que par Rosenblum et al.42 ont prouvé que d’importantes contraintes de courbure étaient appliquées sur les clous au cours des fractures subtrochantériennes.
La plupart des erreurs techniques sont représentées par l’impaction du foyer de fracture ou l’effraction corticale de la vis céphalique consécutive à une rotation de la tête fémorale. Cependant, ce taux élevé de complications n’est pas lié à la conception même de l’implant, mais plutôt au manque d’expérience dans la prise en charge de ces fractures intertrochantériennes inversées par clou intramédullaire de fémur. De plus, la prévalence des complications diminue significativement avec le nombre de clous implantés37. Enfin, les nombreux progrès dans le dessin de l’implant ont progressivement mené au clou Gamma™ de troisième génération, qui présente une prévalence et des types de complications moindres37.
Clou à compression, clou fémoral proximal, clou fémoral proximal antirotation, Targon-PF™
En 1997, l’AO/OTA a développé le clou fémoral proximal PFN™ (proximal femoral nail) qui possède deux vis proximales, une principale, la « vis porteuse » céphalique, et une vis supplémentaire antirotatoire. Parmi les principaux avantages du PFN™, il y a la possibilité d’un verrouillage dynamique, la longueur du clou plus importante (PFN™, 240 mm ; clou Gamma™ 200 mm), et une extrémité distale du clou effilée. Cette dernière caractéristique permet de répartir les contraintes de flexion sur une plus grande surface de la diaphyse fémorale et, couplée à la position des vis de verrouillage, de réduire considérablement les risques de fractures de la diaphyse fémorale autour de l’extrémité distale du clou22,43. De plus, le PFN™ permet de se dispenser de la nécessité d’alléser le fémur distal et ainsi de diminuer le temps opératoire. Les données publiées confirment que le PFN est un implant fiable, et qui présente des résultats comparables aux autres clous utilisés pour la prise en charge des fractures instables du fémur proximal18,24,44–47. Cependant, de nombreux auteurs ont rapporté des effractions corticales des vis céphaliques placées dans le fragment proximal du fémur18,19,24,46.
L’équipe de Wang48 a mené une étude expérimentale comparant l’efficacité d’une fixation par une seule vis céphalique contre deux vis céphaliques utilisées avec le même clou intramédullaire. Ces investigations ont prouvé que l’utilisation de deux vis transversales doit être évitée chez les sujets présentant un risque élevé de fractures ostéoporotiques. Ces auteurs recommandent donc d’utiliser le modèle de clou avec une seule vis céphalique chez les patients âgés avec une faible qualité osseuse. En 2004, l’AO/OTA a développé le clou fémoral proximal antirotation (PFN-A™) afin d’augmenter la stabilité rotatoire et angulaire, et ce par un seul élément. Le concept du PFN-A™ (Synthes, Solothurn, Suisse) repose sur une vis céphalique en forme d’ailette hélicoïdale qui apporterait une importante stabilité rotatoire. Ce clou a prouvé son efficacité principalement dans la prise en charge des patients âgés et ostéoporotiques.
Le clou à compression (Plus Orthopedics, Rotkreuz, Suisse) présente comme principale caractéristique son élément stabilisateur de la tête fémorale : il s’agit d’une lame dont la coupe transversale est en forme de double T19.
Les points d’entrée des vis céphaliques sont à 8 à 15° d’antéversion par rapport au plan de la vis de verrouillage distal. L’angle cervicodiaphysaire du clou varie entre 125 et 135°49. La stabilité rotatoire est apportée en insérant dans le col et la tête du fémur une ou deux vis, une ailette hélicoïdale (PFN-A™) ou une lame en double T dans certains cas (clou à compression). Les vis céphaliques ont une longueur variant de 5 à 12 mm. Les clous de reconstruction sont typiquement plus larges dans leur portion proximale, afin de résister aux contraintes plus importantes dans la région subtrochantérienne. Cette caractéristique doit être prise en compte pour planifier la durée opératoire, car elle impose un temps supplémentaire d’alésage de la portion proximale du fémur49. Les vis de verrouillage distal ont des diamètres compris entre 4,5 et 6,4 mm. Le chirurgien a le choix entre un verrouillage distal statique ou dynamique, surtout pour les versions courtes de clou.
Clou de Letzius
En 1950, Letzius50 a décrit un traitement des fractures pertrochantériennes et subtrochantériennes qui comprend un clou incurvé introduit à ciel ouvert dans la diaphyse fémorale par une trépanation de la corticale médiale à environ 10 à 12 cm sous le niveau du petit trochanter (fig. 13-7). L’auteur a rapporté une série de 22 patients traités par cette technique.
Clou condylocéphalique de Küntscher
En 1966, Küntscher51 a décrit l’ostéosynthèse des fractures pertrochantériennes par un long clou incurvé de 9 mm d’épaisseur, inséré à partir du condyle médial du fémur, à l’aide d’un guide-clou. Küntscher a précisé qu’il a développé ce clou à partir des idées de Letzius et Herzer.
Enclouage d’Ender
À partir du principe du clou condylocéphalique et des idées d’Hackethal, Ender et Simon-Weidner52 ont décrit en 1969 une autre méthode d’enclouage centromédullaire. Cette technique a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme, et dans les années 1970 et 1980, de nombreuses fractures de l’extrémité proximale du fémur (principalement des fractures pertrochantériennes et subtrochantériennes) ont été traitées par enclouage selon Ender. Cependant, l’analyse des séries rapportées a révélé des résultats insatisfaisants, principalement chez les patients avec des fractures instables. Cette technique a donc été progressivement abandonnée.
Classification
Plusieurs classifications des fractures subtrochantériennes ont été suggérées.
Boyd et Griffin
Boyd et Griffin53 ont été les premiers à attirer l’attention sur les fractures subtrochantériennes en les considérant comme une variante des fractures pertrochantériennes, et ont noté une forte incidence de mauvais résultats après leur traitement chirurgical. Ces auteurs ont divisé les fractures trochantériennes en quatre types (I à IV). Dans cette classification, le type III représente les fractures subtrochantériennes, et le type IV les fractures subtrochantériennes avec refend intertrochantérien.
Fielding et Magliato
En 1996, Fielding et Magliato13 ont développé une classification spécialement pour les fractures subtrochantériennes. Ce système reconnaît trois types de fracture, en fonction de la location du trait principal par rapport au petit trochanter. Le type I comprend les fractures situées au niveau du petit trochanter, le type II comporte les fractures situées à moins de 2,5 cm sous le petit trochanter, et le type III sont celles situées entre 2,5 et 5 cm sous le petit trochanter. Toutefois, cette classification ne s’intéresse pas au problème de la comminution du foyer de fracture qui reste le principal critère d’évaluation du risque d’instabilité de ces lésions.
Zickel
En 1976, Zickel a proposé une classification en six groupes qui inclut les fractures spiroïdes longues et les fractures avec extension sur la région trochantérienne31. Zickel a utilisé sa classification pour souligner l’intérêt d’une fixation complémentaire par son clou céphalomédullaire afin d’éviter les troubles rotatoires et les impactions du foyer de fracture.
Seinsheimer
En 1978, Seinsheimer54 a proposé une classification complexe mais concise, fondée sur le nombre de fragments principaux et la localisation et la forme des traits de fracture (fig. 13-8). Cette classification comporte huit sous-groupes.
• Type I : fractures non déplacées.
• Type II : fractures à deux fragments, avec trois sous-groupes (type IIA, trait transverse ; type IIB, fracture spiroïde avec le petit trochanter qui reste attaché au fragment proximal ; et type IIC, fracture spiroïde avec petit trochanter rattaché au fragment distal).
• Type III : fractures à trois fragments, avec deux sous-groupes (type IIIA, fracture spiroïde dans laquelle le petit trochanter est attaché au troisième fragment, et une écaille corticale inférieure de hauteur variable ; et type IIIB, fracture spiroïde du tiers proximal du fémur, avec un troisième fragment en aile de papillon).
• Type IV : fractures comminutives avec quatre fragments ou plus.
• Type V : fractures sub- et intertrochantériennes (ce groupe inclut toute fracture trochantérienne avec une extension au-delà du grand trochanter).
Figure 13-8 Classification de Seinsheimer pour les fractures subtrochantériennes (voir le texte pour les descriptions).
(Redessiné à partir de Seinsheimer F. Subtrochanteric fractures of the femur. J Bone Joint Surg Am 1978 ; 60 : 300-6.)
Waddell
En 1979, Waddell55 recommande une autre classification comportant trois groupes principaux : fractures transversales ou obliques courtes, fractures obliques longues, et fractures comminutives avec extension au massif trochantérien (fig. 13-9).